"Protéger la nature"

Pour préserver des patrimoines naturels

Il est certain que beaucoup d'excès ont été commis au XIXe siècle dans le domaine de la nature. Je pense que le XXe siècle a accéléré considérablement le processus d'extinction des espèces. Au XXIe siècle, il faut souhaiter aller dans l'autre sens. On n'en fera jamais trop pour préserver des patrimoines naturels. Aujourd'hui, même si le rythme de désignation d'espaces naturels à protéger s'est amplifié, on est bien loin d'avoir atteint des limites dans ce domaine.
De ce point de vue, tout ce qui peut aujourd'hui être classé en protection doit être protégé, quelles que soient les graduations de protection car on sait bien qu'entre une réserve, un parc national etc, les impératifs ne sont pas les mêmes. De mon point de vue, cela sera encore insuffisant ! En France, il y a encore beaucoup de territoires, qui, soit par Natura 2000, soit par des initiatives nationales, doivent être identifiés et classés.

Établir des règles du jeu et les faire appliquer

Un équilibre peut se trouver entre la nécessité de protection et la liberté pour le plus grand nombre d'accéder à ces lieux merveilleux. La mise en place de structures d'accueil pour informer et profiter des espaces, de leurs richesses écologiques, de leur rareté ou de leur vulnérabilité, s'impose. Le bon exemple est celui des parcs nationaux aux États-Unis ou au Canada. On peut y accéder et faire pas mal d'activités, mais tout n'y est pas permis. On a le sentiment de rentrer dans un territoire inviolable.
Sans tomber dans un comportement excessif qui viserait à faire de toute la nature un sanctuaire, ou une réserve intégrale, il est nécessaire tout de même d'établir un certain nombre de règles, de restrictions et de protections. Aux États-Unis, les parcs sont visités en grande majorité par des urbains qui ont perdu le contact avec la nature. Les règlements sont contrôlés sur le terrain par des rangers. Or, un ranger, là-bas, a une autorité et une connaissance des enjeux. Il est donc doublement efficace.
On n'empêchera pas les gestes intentionnels ou maladroits qui pénalisent la nature. Il faut souhaiter que la législation se renforce et soit contrôlée ensuite. Que cela soit au niveau des procureurs spécialisés dans les affaires de pollution industrielle, ou d'autres acteurs, c'est une bonne chose même si je préfèrerais qu'on évite cela, mais force est de constater qu'il y a encore beaucoup de laisser-aller
.

La valeur économique de la nature en hausse

Les enjeux éthiques, scientifiques et économiques sont importants. Mais je ne pense pas qu'ils soient incompatibles. Les patrimoines naturels devenant rares, prendront plus de valeur économique avec donc plus d'attraits. Cela vaut surtout pour les pays à forte densité démographique où il y a eu une coupure entre l'homme et la nature. Dans les pays à plus faible démographie, les enjeux sont autres et tout aussi sérieux. Pour eux, il s'agit de cumuler les objectifs de rentabilité économique et de protection. Il est impensable que la nature vive dans des petites parcelles isolées les unes des autres. Il faut lui concéder des territoires qui soient suffisamment vastes. Les autochtones y sont chez eux, leurs droits sur leurs ressources sont absolus, même si l'expérience montre qu'ils ont parfois du mal à les faire appliquer dans la pratique.
Les peuples qui vivent de et dans la forêt ne sont pas ceux qui commettent les pires sévices sur la forêt. Ces sévices viennent d'acteurs extérieurs, des forestiers, des exploitants de mines. Peu à peu, même les touristes amateurs qui font entrer des devises dans les économies locales ont un impact sur ces zones reculées. Protégées jusqu'à présent car elles étaient inaccessibles, elles s'ouvrent aujourd'hui aux amateurs de nature inviolée. Attention, cela fonctionne tant que le patrimoine naturel existe. Si les espèces disparaissent, il sera trop tard, on ne pourra plus vraiment recréer ce patrimoine.

Par ignorance, employons le principe de précaution

" Il faut protéger l'inconnu pour des raisons inconnues ", disait un scientifique. Ne serait-ce que pour cette formule, il faut protéger la biodiversité. On constate souvent trop tard la disparition d'un certain nombre d'espèces qui auraient pu jouer un rôle clé en médecine ou en pharmacie. Et qui sait si demain on ne va pas se priver de principes actifs qui auraient été déterminants pour soigner des grandes maladies ou qui pourraient avoir des conséquences écologiques que l'on ne soupçonne pas.
Dans les pays industrialisés, il y a un problème psychologique et intellectuel : la nature est quelque chose d'assez abstrait, d'exotique et on accorde moins d'importance à des espèces trop familières ou pas forcément photogéniques qu'à des espèces emblématiques comme les pandas ou les éléphants. Or, on est loin d'avoir déterminé les rôles de l'ensemble des être vivants.
Par ignorance, il vaut mieux employer le principe de précaution. N'agissons pas par ignorance avec la biodiversité. Qu'on préserve des espèces dans un zoo allemand, n'est pas ce qui compte vraiment. Il ne suffit pas de protéger des espèces pour protéger les biotopes.

Nicolas Hulot,
Président de la Fondation pour la Nature et l'Homme

Edito Ma Planète n°27 - Dossier thématique "Les Espaces Naturels"

Retrouvez les autres Edito de Nicolas Hulot
et
Découvrez la biographie de Nicolas.

 
Dernière mise à jour : le 9 avril 2001