Interviews sur l'air
"Libre comme l'air"

L’homme, fasciné par les airs, a toujours rêvé d’avoir des ailes. Edmond Petit, spécialiste de l’histoire de l’aviation, nous raconte le mythe du vol et Jean-Christophe Minot, organisateur d’une coupe du monde et d’une coupe d’europe de cerf-volant, nous fait partager sa passion.

EDMOND PETIT
Auteur de la Nouvelle Histoire Mondiale de l’Aviation

Vous êtes membre de l’Académie de l’Air et de l’Espace, quel rôle a cette académie ?
L’objectif de cette académie est de rassembler des personnalités aux compétences pluridisciplinaires autour du thème de l’air. Nous avons donc des mathématiciens, des aérodynamiciens, des ingénieurs, des juristes, des littéraires, des artistes et des médecins de l’aéronautique. Lors d’une récente réunion, j’y ai fait un exposé sur “le vol dans l’Art”.

Quels sont, selon vous, les efforts les plus remarquables que l’homme a déployés au cours des siècles pour s’élever dans les airs ?
Il faut distinguer l’ascension et le vol. L’ascension signifie simplement l’élévation dans l’air. Le vol exige que l’on puisse décoller en terrain plat par ses propres moyens, effectuer au moins un virage et atterrir sans causer de dégâts !
L’homme a d’abord construit des machines moins lourdes que l’air, pouvant s’élever dans le ciel. Le premier envol de ballon des frères Montgolfier remonte à 1783. Ensuite, pour parvenir à voler, on a construit des machines plus lourdes que l’air. Jean-Marie Le Bris a décollé en planeur, et cet appareil a été photographié en 1868 ! Pour l’anecdote, le jour où le planeur s’est envolé, tiré par une charrette lancée à toute allure sur une plage bretonne, la corde s’est enroulée autour du cocher qui a décollé aussi ! Le 1er décollage à moteur a été réalisé en 1890 par Clément Ader, et la machine a volé une cinquantaine de mètres. Enfin, le premier avion moderne, mis au point par les frères Wright (aux Etats-Unis) a décollé en 1903. Venus en France en 1908, ils ont convaincu les Français, encore sceptiques, en remportant la Coupe Michelin avec un vol de plus d’une heure et demi, sur 124 km. Ensuite, il y a eu une série d’exploits : la Manche a été traversée en 1909 par Blériot ; la Méditerranée en 1913 par Roland Garros, l’Atlantique en 1919 par Alcock et Brown et le premier vol Paris/New-York a été réalisé en 1930 par Costes et Bellonte.

Voler, c’est un rêve pour l’homme. Que signifie ce rêve ? une prouesse technique ? ou une recherche artistique, religieuse ?
Platon évoque “la démangeaison des ailes”, Paul Valéry la “tentation d’angélisme” : l’homme cherche à se sublimer, à se surpasser par le vol. Il s’agit parfois du vol-cauchemar, comme lorsque Odilon Redon peint “ l’œil comme un ballon bizarre se dirige vers l’infini”, ou du vol-rêve avec Magritte et son “Oiseau-ciel”. Sans oublier les hommes cerfs-volants, les livres et les valises envolés de Jean-Michel Folon. Dans les textes sacrés, le vol est “réservé” aux dieux. Pour les Romains, seuls les dieux ou les génies avaient des ailes. Dans la Bible, on rencontre de nombreux personnages volants, comme le prophète Elie et son char de feu. Et il y a les ascensions de Jésus et de Marie... Les premières représentations de personnages ailés, mi-hommes, mi-oiseaux, proviennent d’Afrique du Sud, en territoire bushmen. Il s’agirait de sorciers ou de chasseurs. En Afrique, les sorciers sont souvent représentés avec des ailes, car ils peuvent ainsi mieux dialoguer avec les Dieux, pour faire venir la pluie par exemple.

Peut-on parler d’une mythologie de l’air, quels en sont les héros ?
Le personnage d’Icare dont les déboires sont narrés dans un texte d’Ovide, qui s’est brûlé les ailes en volant trop près du soleil, existe dans les mythologies du monde entier : finnoise, suédoise, allemande, ou en Amérique du Sud. Le rêve et l’échec d’Icare fascinent les hommes depuis l’Antiquité. A cette époque, d’ailleurs, les condamnés à mort étaient attachés à des grands oiseaux. Au Moyen-Age, on se souvient des “sauteurs de tours” qui tentaient de démonter les “mécanismes ingénieux” du vol... Vint ensuite Léonard de Vinci, qui étudia longuement l’art du vol, d’abord celui de l’oiseau pour construire des machines à ailes battantes, puis le mécanisme de l’hélicoptère et du parachute.

Edmond Petit - Directeur littéraire de la collection "Icare" - Académie Nationale de l'Air et de l'Espace - 1 avenue Camille-Flammarion - 31500 Toulouse

JEAN-CHRISTOPHE MINOT
Organisateur du trophée cervoling depuis 1989, de la coupe du monde de cerf-volant sportif en 1994 et de la coupe d’europe en 1996

A l’origine, environ 2000 ans avant J.C, pour les Chinois, le cerf-volant permettait aux hommes d’entrer en contact avec Dieu, est-ce aussi votre but ?
Non, moi je pratique le cerf-volant pilotable parce que j’aime l’air et que j’aime piloter. J’ai toujours été fasciné par les oiseaux, or, avec le cerf-volant, on s’identifie à l’oiseau. Et puis, j’ai soif d’aventures et d’espace.

Vous vivez une relation passionnée avec l’air depuis votre enfance...
J’habite depuis toujours dans la région Nord, propice aux sports de vent. Très jeune, j’avais deux passions : construire des digues contre la mer et jouer au cerf-volant. Je l’ai redécouvert aux Etats-Unis, vers 20 ans, en assistant à des démonstrations de cerfs-volants pilotables à deux ficelles… J’ai dévalisé une boutique spécialisée à New-York, fermement décidé à me servir des belles plages du Touquet pour piloter mes nouveaux jouets.

Qu’est-ce qui vous a incité à transformer ce qui n’était à l’origine qu’un moment de loisir en une compétition qui compte jusqu’à 180 000 visiteurs ?
Mon crédo, c’est que tout le monde peut faire du cerf-volant. D’ailleurs, nos festivités se déroulent dans de véritables “stades de sable” (140 mètres sur 140 mètres), que je fais réaliser grâce à des bulldozers, afin que le public puisse déambuler autour des compétitions. Nous distribuons également un dossier pour que les spectateurs comprennent les figures, les notations des juges, le fonctionnement d’un cerf-volant…
Je me suis pris au jeu, avec autour de moi une équipe de passionnés. En 1989, pour notre première rencontre de “cervoling” (c’est là que j’ai inventé ce mot aux accents américains pour désigner le pilotage sportif de cerf-volant), il y avait déjà une centaine de personnes. En 1994, nous avons organisé au Touquet la coupe du Monde de cerf-volant sportif, c’était la première fois que cet événement se déroulait en France. Et nous avons eu 180 000 visiteurs et des équipes de cervoling provenant de 33 pays. En 1996, nous avons organisé, toujours au Touquet, la coupe d’Europe de cerf-volant.

Lors des compétitions, les pilotes de cerf-volant sont-ils libres de suivre leur inspiration ou tenus de réaliser des figures imposées ?
Les deux. La compétition se déroule en deux manches. La première permet aux juges de mesurer la qualité d’exécution et la précision des “équipages” sur des figures imposées, puis sur des techniques de leur choix. La seconde manche laisse une totale liberté aux pilotes. Le tout s’apparente au patinage artistique.

Quels records avez-vous battus durant ces compétitions ?
Lors de la coupe du monde de 1994, un Marseillais a réussi à aligner 75 cerfs-volants de 1m2 chacun et trois Hollandais ont aligné 208 mètres de câbles de “flexifols” (cerfs-volants ressemblant à des parapentes de 2 mètres de large) d’une capacité de traction de 30 tonnes, durant une demi-heure.

Dès 1989, vous avez souhaiter associer étroitement les enfants à ce sport exigeant deux qualités, une forte capacité musculaire et beaucoup de patience, qui ne sont pas précisément les points forts des enfants…
J’ai voulu rendre aux enfants la plage que nous leur empruntons pour les compétitions. Dès 1989, nous avons créé un atelier gratuit pour eux. Cet atelier comprend trois étapes : la première permet à l’enfant de personnaliser “son” cerf-volant en dessinant sur toute la surface de sa toile. Lors de la seconde étape, les enfants apprennent, avec patience, à construire la structure d’un cerf-volant. Enfin, troisième étape, c’est l’envol : l’enfant apprend à piloter. Cette même année 1989, nous avons fait participer des enfants à la préparation de la compétition. En 1996, on a créé une coupe d’Europe junior, et notre action en faveur de l’accès des enfants aux cerfs-volants sportifs ne cessera de se développer.

C’est grâce à un cerf-volant qu’un Ecossais du XVIIIe siècle a mesuré pour la première fois la température de l’atmosphère et que Benjamin Franklin a étudié la foudre et inventé le paratonnerre. Et vous ?
Mon but, c’est de faire plaisir aux spectateurs en leur montrant un spectacle qui soit le plus beau possible en associant le vent, la musique, le savoir-faire des pilotes et les couleurs. Chaque année, j’invite des artistes qui créent des cerfs-volants uniques et spectaculaires avec des formes d’animaux ou d’objets. Par ailleurs, un de mes sponsors m’aide à assister des enfants trisomiques.

Cervoling Organisation - BP 17 - 62138 Billy-Berclau

Fiche extraite du Dossier Air

 
Dernière mise à jour : le 5 mai 2000