Interviews sur l'air
"A bout de souffle"

La première journée de l’air a eu lieu le 5 juin 1997. Madame Corinne Lepage, l’auteur de la nouvelle loi sur l’air et Nicolas Hulot, un “praticien” de l’air, nous invitent à adopter des attitudes plus responsables pour préserver l’air des pollutions qui nous empoisonnent ?

CORINNE LEPAGE
Ministre de l'Environnement (1997)

Quelles sont les avancées majeures de la nouvelle loi sur l’air dans le domaine de la lutte contre la pollution ?
La loi sur l’air et l’utilisation rationnelle de l’énergie est le premier texte à reconnaître (dans son article 1) le droit à respirer un air qui ne nuise pas à la santé. Il s’agit d’un droit fondamental du citoyen. La loi innove également en faisant prévaloir une logique de prévention. Ainsi, les plans régionaux pour la qualité de l’air constituent l’outil fixant les orientations à long terme. Des plans de protection de l’atmosphère seront en outre établis dans les agglomérations de plus de 250 000 habitants et dans les zones où les normes de qualité de l’air ne seront pas respectées. Quant aux mesures d’urgence en cas de pic de pollution ou de risque de pic de pollution, elles sont directement applicables. Les préfets doivent alors obligatoirement restreindre les activités y compris la circulation. Première concrétisation, le gouvernement, à ma demande, a décidé qu’à la prochaine alerte de pollution de niveau 3 à Paris, la circulation alternée s’imposerait dans la capitale et les communes mitoyennes desservies par le métro. Les premiers décrets d’application, ceux relatifs aux systèmes de surveillance, sortiront au printemps.

Imaginons que le seuil d’alerte soit dépassé pour un polluant donné : quel dispositif d’information du public se met alors en place ?
Les décrets doivent prévoir la mise en place de seuils d’information en cas de pointe de pollution, comme il en existe déjà pour l’ozone au titre de la directive européenne de 1991. Le premier seuil d’information permet aux populations sensibles (enfants et personnes âgées ou souffrant d’insuffisance respiratoire) de se protéger. Les pouvoirs publics doivent, lorsque le second seuil est atteint, communiquer le niveau de pollution auprès de l’ensemble de la population. Enfin, le dépassement ou le risque de dépassement du seuil d’alerte, implique la mise en œuvre de mesures d’urgence pour limiter les activités polluantes (véhicules, chauffages...). Certaines restrictions peuvent être déclenchées instantanément (limitation de vitesse, itinéraires de contournement), d’autres comme la limitation ou l’interdiction nécessitent un préavis : il convient donc d’améliorer la prévision grâce notamment aux crédits que j’ai obtenus pour la mise en œuvre de la loi.

La restriction du trafic par les préfets peut-elle aller jusqu’à des interdictions de circuler ?
Les préfets ont le devoir de restreindre la circulation automobile en cas de pointe de pollution. Celle-ci peut intervenir dans les zones ou dans les axes et tunnels à fort trafic. Ces limitations peuvent être partielles et ne viser que certaines catégories de véhicules (les poids lourds par exemple) ou être totales. Dans les cas de restriction à la circulation de véhicules particuliers, l’article 13 de la loi prévoit la gratuité des transports en commun.
Ces limitations ne concernent pas les véhicules électriques, ceux fonctionnant au GPL et ceux pratiquant le co-voiturage (avec au moins 3 personnes à bord), les transports en commun (bus et taxis) ou les véhicules d’intervention prioritaires. Ainsi, fin janvier, alors même que le décret fixant les seuils d’alerte n’est pas encore paru, le préfet du Rhône a interdit la circulation de transit des véhicules de transport de marchandises à Lyon, sur l’axe A6-A7. Cette mesure est la première restriction de circulation intervenue en France en raison d’un pic de pollution. A Paris, le système de la circulation alternée, en fonction du numéro pair ou impair de la plaque numéralogique, est temporaire, en attendant la “pastille verte” qui permettra de distinguer les voitures les moins polluantes autorisées à circuler.

Comment contraindre le citoyen à ne plus utiliser sa voiture ?
La loi repose sur un équilibre entre la contrainte et l’incitation. Réduire la pollution dans nos villes ne pourra s’effectuer qu’avec l’adhésion de la population qui devra accepter de modifier ses comportements. Les plans de déplacements urbains prévoient le partage de la voirie (couloirs réservés, zones piétonnes...), le développement des transports collectifs, le co-voiturage, les vélos et la marche. La journée de l’air le 5 juin, avec la participation de Nicolas Hulot, sera l’occasion d’informer le grand public et de responsabiliser chacun de nous.

NICOLAS HULOT
Président de la FNH

Vous évoluez dans des univers aériens que l’on imagine assez purs. La qualité de l’air est pour vous une exigence concrète, quotidienne ?
L’air a une consistance et une résistance. Et je fais partie d’une génération qui a beaucoup joué avec l’air en pratiquant la chute libre, l’aile delta ou le vol. La protection de l’air est une priorité absolue, tout comme la protection de l’eau, ces deux éléments nous sont indispensables. Dans notre système solaire, la terre est la seule planète qui abrite la vie. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’elle est protégée par un petit bouclier, l’atmosphère. Et actuellement, c’est comme si l’homme, en rejetant des gaz nocifs, l’attaquait au marteau piqueur, par en dessous... A l’aube du IIIème millénaire, l’homme vit toujours avec la conviction que la Nature a une capacité de régénération absolue. C’est faux. La nature est vulnérable. Les agressions qu’on lui fait subir sont plus importantes que sa capacité d’adaptation ou de défense. On ne doit plus considérer l’air, pas plus que les sols ou les océans, comme une poubelle. A l’échelle de la planète, il faut réaliser que tout est lié : des eaux polluées, des forêts ou un corail altérés, par exemple, ne peuvent plus participer à la régénération de l’air comme ils le devraient.

Quand vous regagnez les villes, Paris en particulier, l’air doit vous paraître irrespirable ?
Dérangé par la pollution atmosphérique ? Je le suis tous les jours dans une ville comme Paris. Et je suis d’autant plus sensible que j’ai perdu une capacité d’adaptation à la pollution… Aujourd’hui, on se rend compte que non seulement l’air est pollué, mais que de nombreuses maladies sont vraisemblablement liées à l’air. Le phénomène urbain n’a que 50 ans, les effets de la pollution ne sont pas tous encore quantifiables, mais ils sont sans doute inestimables. Et il est essentiel de réaliser que nous sommes capables de modéliser les impacts de nos activités sur l’environnement, notamment sur l’air.

Aujourd’hui, la source majeure de la pollution de l’air, ce sont les voitures. Parmi les solutions envisagées, lesquelles vous paraissent les plus pertinentes ?
La loi sur l’air est une bonne loi, c’est un acquis. Mais c’est insuffisant. Il faut aller plus loin, à l’encontre du conservatisme des lobbies d’automobilistes par exemple. Le système de plaques alternées est un minimum ; le co-voiturage est une bonne chose : être seul, dans les embouteillages, c’est d’une ringardise totale ! En ce qui concerne les véhicules électriques, malheureusement, les villes ne se sont pas dotées des infrastructures nécessaires à la recharge des batteries. Pour le diesel, il faut trancher : si on incite fiscalement un carburant nocif, cela n’est pas normal. Les diesels moins polluants ? Il faudrait savoir s’il ne s’agit pas de trompe-l’œil...Enfin, il faudrait favoriser le transport combiné rail-routes. Pour l’instant, on sait que le réseau est sous-exploité. Les progrès passeront par des changements de mentalité qui, s’ils ne sont pas initiés, n’auront jamais lieu. Il faut que les explications viennent à la fois du plus haut niveau politique, et de la base, de l’éducation nationale.

On cite souvent des actions d’éducation à l’environnement dans le domaine des déchets, ou de l’eau. Plus rarement dans le domaine de la pollution de l’air...
D’abord, personne ne doit se dire “je ne suis pas concerné”. Ensuite, il faut motiver les acteurs principaux : les industriels, les collectivités ou les automobilistes. Les jeunes peuvent jouer un rôle moteur en comprenant ce que leurs parents n’ont pas eu le loisir de comprendre. Quand un jeune prend son scooter sans pot d’échappement, au-delà de la nuisance sonore, il faut qu’il sache qu’il participe très activement à la pollution. Sensibiliser les jeunes à la pollution de l’air, c’est leur faire réaliser que le non-respect de l’environnement condamne les générations futures, et favorisera de nombreuses maladies graves. Lorsque l’on blesse l’atmosphère, comme les océans d’ailleurs, c’est l’homme que l’on atteint aussi. On ne peut plus se comporter en toute insouciance. Il faut changer de comportement, se responsabiliser.

Fiche extraite du Dossier Air

 
Dernière mise à jour : le 5 mai 2000