Interviews sur la biodiversité
"La fureur de vivre"

Les produits génétiquement modifiés arrivent dans nos assiettes. Arnaud Apoteker, de greenpeace, se fait l’écho de la campagne lancée pour inciter à la prudence et le professeur Axel kahn, président de la commission du génie biomoléculaire, nous délivre son verdict de médecin sur les risques possibles.

ARNAUD APOTEKER
Greenpeace France

Les organismes génétiquement modifiés (OGM) sont-ils déjà dans notre assiette ?
En France, des accords pour la mise sur le marché ont été délivrés pour un tabac et un soja résistants à des herbicides, pour une chicorée et un colza rendus stériles et tout récemment, pour un maïs résistant à un parasite (la pyrale). Et d’autres accords sont en vue… Nous pensons que les impacts des OGM, sur l’environnement ou sur la santé publique, ne sont pas suffisamment connus sur le long terme. Or, ces produits arrivent sur le marché français (car les autorités compétentes françaises et européennes ont donné leur accord). Le consommateur a le droit de choisir d’en consommer ou pas. Il doit pouvoir les identifier. La décision, prise récemment, d’étiqueter ces produits n’est pas suffisante : l’étiquetage concernera les produits modifiés qui ne sont pas “substantiellement équivalents” aux produits initiaux. Ce concept est bien sûr trop vague…

Demain, aura-t-on le choix entre agriculture génétique ou biologique ?
Les enjeux de la fabrication, puis de la commercialisation des OGM sont liés à l’industrie agro-alimentaire mondiale qui veut imposer une agriculture génétique. La France peut encore choisir sa stratégie. Dans le cas contraire, dans quelques années, on ne saura pas ce qu’il y aura dans nos assiettes.

Vous avez lancé vers le public une action contre la dissémination des OGM…
Par cette campagne, nous voulons inciter le consommateur à être vigilant. Cette campagne d’information a pour titre “don’t buy it” (n’en achetez pas). Après tout, ce ne sont pas les consommateurs qui ont demandé la fabrication de ces produits. D’ailleurs, si l’on en croit certains sondages récents, ni les Français ni les autres Européens ne sont très favorables à leur consommation. En novembre dernier, nous avons lancé une pétition à destination du Premier Ministre français pour qu’il s’oppose à la mise sur le marché d’un soja génétiquement modifié en provenance des Etats-Unis. Cette pétition a recueilli environ 40 000 signatures. Les Français sont inquiets. Ils se demandent comment éviter d’absorber des OGM.

Cette campagne met-elle l’accent sur les risques liés à l’environnement ?
Nous mettons en garde contre les effets à long terme de la dissémination des OGM végétaux sur l’environnement. Car ils n’ont pas été évalués. Il y a tout d’abord un risque pour les écosystèmes : en franchissant la barrière des espèces, on fabrique des plantes artificielles qui peuvent devenir invasives dès lors qu’elles n’ont plus de prédateur naturel. On désigne ce phénomène par l’expression “pollution génétique”. Sur un plan plus spécifique, lié aux transferts génétiques effectués dernièrement, on peut distinguer divers risques pour l’environnement. La modification génétique par le transfert d’un gène résistant à un herbicide pose trois problèmes : l’augmentation de la production de l’herbicide pour lequel on a fabriqué la résistance entraînera des pollutions des sols, des eaux, etc ; le développement progressif d’une résistance à cet herbicide des plantes avoisinantes obligera logiquement les agriculteurs à utiliser un autre herbicide, peut-être moins “écologique” que celui qui avait été choisi ; enfin, se pose un problème alimentaire lié aux résidus d’herbicide qui peuvent persister dans la plante génétiquement modifiée. Le transfert d’un gène de résistance à un insecte, quant à lui, peut créer des résistances. Il faudra donc fabriquer une nouvelle plante génétiquement modifiée capable de résister à ce “super insecte”. Il est anormal que l’on modifie la nature pour qu’elle s’adapte à des produits toxiques qu’il faudrait plutôt essayer d’éviter en agriculture.

    Arnaud Apoteker - Greenpeace France - 21, rue Godot de Mauroy - 75009 Paris - Tél : 01 53 43 85 85 - Fax : 01 42 66 56 04.

AXEL KAHN
Directeur du Laboratoire de Recherche en Génétique et Pathogologie Moléculaires de l’INSERM, Président de la Commission du génie biomoléculaire

Quel est le rôle de la Commission que vous présidez ?
La Commission du génie biomoléculaire a été créée en 1986 (et légèrement remaniée en 1992 suite à la loi sur les OGM) pour évaluer les risques de la dissémination des organismes génétiquement modifiés. Elle comprend 18 membres issus de secteurs professionnels différents, parmi lesquels des scientifiques, des représentants d’entreprises, des syndicats de travailleurs, une association de défense de l’environnement, des représentants du Parlement, du ministère de la Santé et du ministère de la Recherche, enfin, des médecins.

Quelle est la position du médecin que vous êtes à l’égard des OGM ?
Je n’ai pas d’hostilité de principe. En premier lieu, il faut rappeler que les recherches dans le domaine du génie génétique sont à l’origine d’importants progrès dans le domaine des maladies génétiques, de la vaccination contre l’Hépatite B par exemple. Si les méthodes du génie génétique avaient été employées, il n’y aurait pas eu d’hémophiles infectés par le virus du Sida et d’enfants atteints de maladie de Creutzfeld Jacob. Par ailleurs, il est probable que l’amélioration des variétés végétales cultivées aujourd’hui soit essentielle pour répondre aux besoins alimentaires des pays sous-développés car la réserve de terres à conquérir dans le monde est faible. La création de nouvelles plantes génétiquement modifiées pourrait, peut-être, permettre d’améliorer les rendements dans des conditions climatiques difficiles, de conférer aux plantes des gènes de résistance à des insectes et à des maladies par exemple.

Quels sont les risques pour la santé humaine ? Quelles précautions doit-on prendre avant d’autoriser la mise sur le marché de plantes transgéniques ?
La mise sur le marché des OGM exige un traitement au cas par cas et des tests en laboratoire et en champs ouverts. Un des problèmes identifiés est celui des allergies alimentaires. La plante qui reçoit un gène responsable d’une allergie chez l’homme devient potentiellement allergisante. Dès lors, le bon sens veut que l’on évite de transférer à une plante un gène allergisant, si celui-ci est connu. Dans le doute, il faut comparer le gène qui pose question à toutes les molécules contenues dans des substances allergisantes. Et cela est possible grâce à une banque mondiale qui recense toutes les sources d’allergies. Mais attention dans ce domaine, les réactions aux allergies varient d’un individu à un autre. Par ailleurs, lors des tests préliminaires aux autorisations de marché, la Commission contrôle également la toxicologie (processus long mais que l’on connaît bien pour l’appliquer aux médicaments avant leur commercialisation) ou encore l’alimentarité, c’est-à-dire le pouvoir nutritif (protéines, vitamines, acides gras...).

Quels sont les risques pour l’environnement ?
Les risques sur l’environnement sont liés au phénomène de dissémination car le transgène est héréditaire et pourra se transmettre, à condition, bien sûr, qu’il s’agisse de plantes interfertiles. Dans le domaine alimentaire, on peut citer deux cas : le maïs et le colza. Le maïs a été rendu résistant à la larve d’un papillon, la pyrale. Mais il ne peut pas, du moins en Europe et en Amérique du Nord, échanger du pollen avec une autre plante. Il ne peut donc y avoir de dissémination incontrôlée. A l’inverse, le colza, rendu résistant à un herbicide (au Round Up notamment) et déjà autorisé sur les marchés américains et canadiens, peut se comporter comme une mauvaise herbe et se croiser avec des mauvaises herbes également. La question est de savoir si, en transférant au colza un gène de résistance à un herbicide, le transgène ne va pas proliférer et rendre ainsi les cultures et les mauvaises herbes avoisinantes également résistantes à cet herbicide… Dans tous les cas, la démarche de prudence serait d’autoriser des mises sur le marché conditionnelles de 3 à 5 ans.

Le professeur Kahn a donné sa démission de la présidence de la Commission du génie biomoléculaire, suite à l’interdiction par la France de culture du maïs transgénique.

    Axel Kahn - Inserm U 129 - CHU Cochin Port-Royal - 24 rue du Fg St-Jacques - 75014 Paris.

 
Dernière mise à jour : le 12 mai 2000