Interviews sur la biodiversité
"L'utilisation du vivant"

La Biodiversité est inégalement répartie dans le Monde : Noëlle Lenoir trace les contours d’une nécessaire éthique de solidarité. Louis Olivier, au Parc national de Port-Cros, applique une éthique où protection des écosystèmes et accueil du public sont réconciliés.

NOELLE LENOIR
Présidente du Comité international de Bioéthique de l’Unesco, membre du Conseil Constitutionnel

Depuis 1993, année de son installation, comment le Comité international de Bioéthique travaille t-il ?
Le Comité est la seule instance de ce type au niveau mondial. Il répond aux critères habituellement requis des Comités d’Ethique : il est pluridisciplinaire et plurinational (40 nationalités au travers de ses 55 membres). Il a également un statut d’indépendance : ses membres s’expriment librement en leur nom propre et ne sont pas les émissaires d’un gouvernement. Le Comité, contrairement aux comités d’éthique nationaux, ne rend pas d’avis ponctuels sur telle ou telle pratique liée à la biologie ou à la génétique. Il n’en reste pas moins que sa tâche principale est de nature juridique : rédiger une Déclaration sur le Génome humain et la Protection des droits de la personne. La biodiversité n’en est pas absente puisqu’elle est visée dans le préambule de la Déclaration. Celui-ci se réfère à la Convention sur la Biodiversité de Rio, sans se prononcer toutefois sur son application à l’humain. Par ailleurs, le Comité international de Bioéthique a une mission pédagogique. Les grands sujets scientifiques futuristes de la biologie et de la génétique sont discutés régulièrement devant un auditoire d’invités (philosophes, scientifiques, juristes…) divers. L’alimentation du futur, par exemple, a été un des thèmes récemment évoqués, l’utilisation des espèces animales (clonage, transgenèse) sera abordé prochainement : deux sujets qui intéressent la biodiversité.

La Convention sur la Biodiversité a privilégié une approche nationale de la biodiversité. Pourquoi n’est-elle pas considérée comme patrimoine de l’humanité ?
La notion de patrimoine de l’humanité est apparu dans le droit international public au début du siècle au moment où, avec l’essor des nouvelles technologies de transport, on a réalisé que certains espaces n’avaient jamais été foulés par l’homme et qu’il fallait les protéger. Selon cette notion, très moderne, les ressources naturelles ne sont pas justiciables d’une appropriation nationale. Cela concerne les Hautes Mers, mais aussi la Lune et les corps célestes... A Rio, contrairement aux attentes, les pays en développement ont mis en avant que, s’il y avait une appropriation collective de leurs richesses biologiques, ils risquaient de n’en retirer aucun bénéfice. Ils ont donc considéré qu’il valait mieux aborder la biodiversité comme une valeur commune et non comme un patrimoine commun. Mais, la Convention souligne également que les Etats s’engagent à respecter leur propre biodiversité, ce qui limite leur souveraineté. Ce texte est également un des premiers à avoir introduit le principe de précaution, qui n’est pas favorable aux objectifs de rentabilité économique à court terme.

Une industrie pharmaceutique peut-elle breveter un gène utile extrait d’un morceau de forêt tropicale et en exploiter les bénéfices ? Quels sont les arguments purement éthiques de protection de la biodiversité ?
L’éthique doit tenir compte d’un besoin de redistribution des richesses du monde. La biodiversité repose sur le principe que l’on n’a pas le droit de détruire des espèces pour des motifs de rentabilité. Cela dit, le vivant n’est pas statique et la biodiversité ne doit pas être conçue comme “antidynamique”. La prise en compte de la biodiversité exprime essentiellement l’idée que les ressources de la planète sont rares. La biodiversité impose de prendre en considération les conséquences à long terme sur les écosystèmes de l’exploitation du vivant. Quand à l’exemple que vous citez, il pose une question délicate. Si une industrie découvre des composantes biochimiques intéressantes dans une plante, l’invention qui en résulte lui appartient en principe d’après le droit des brevets... Ce qui est injuste et regrettable, c’est que les pays qui possèdent des ressources génétiques précieuses n’aient pas les moyens de les faire frucrifier pour eux-mêmes. L’éthique de solidarité vise à les y aider à y parvenir. Dans le même esprit, la présence sur le terrain de “relais” comme des scientifiques, des médecins, des enseignants, etc., peut aider les populations locales à être mieux sensibilisées à la nécessité de préserver leurs richesses.

Le développement durable pourrait-il être une éthique mondiale ?
Le développement durable peut être considéré comme un objectif éthique. Car l’éthique, c’est essayer de se comporter en ayant conscience des conséquences de ses actes, même à long terme. En outre, l’éthique, sans être opposée au progrès, est une manière de placer l’homme avant les technologies. Cette problématique renvoie à la notion de développement durable. Développer, oui, mais sans hypothèquer le futur.

    Noëlle Lenoir - Présidente du Comité International de Bioéthique de l’Unesco - Conseil Constitutionnel - 2 rue de Montpensier - 75001 Paris.

LOUIS OLIVIER
Directeur-adjoint du Parc national de Port-Cros

La spécificité des milieux marins et terrestres de l’île de Port-Cros ont été déterminants pour la création du Parc national en 1963. Avez-vous estimé la richesse de cette biodiversité ?
L’inventaire et le suivi de la biodiversité de l’île sont permanents. Les agents du Parc et notre comité scientifique participent à cette tâche. La tenue d’un “tableau de bord” de la faune et de la flore et des habitats naturels, pour en suivre les évolutions, fait d’ailleurs partie des missions des Parcs nationaux. Les écosystèmes marins et terrestres de l’île sont très riches en espèces. Les écosystèmes marins caractéristiques de Méditerranée occidentale, bien préservés, sont dominés par l’herbier de posidonies, milieu qui abrite 25% de la faune et de la flore marines méditerranéennes. Nous avons pleinement conscience de notre responsabilité en tant que gestionnaire d’un échantillon particulièrement bien préservé de cette Méditerranée qui abrite plus de 7% de la faune et 18% de la flore marines mondiales.
Port-Cros héberge des effectifs importants d’espèces peu communes comme des mérous, des corbs, des grandes nacres... De son côté, le milieu insulaire terrestre est dominé par un maquis forestier de pins d’Alep et de chênes verts. A l’origine, la protection de cette forêt contre les risques d’incendie a constitué la priorité. Les études ultérieures ont permis d’identifier d’autres intérêts patrimoniaux : espèces animales rarissimes comme le discoglosse sarde, les puffins cendrés et puffins yelkouan.

Comment conjuguez-vous protection de la biodiversité/valorisation touristique/pérennité du site ?
Il y a eu trois périodes dans la vie du Parc depuis sa création. Dans les années 60, l’île était peu fréquentée. Puis, dès les années 70, la politique de développement touristique du littoral a provoqué une forte affluence des visiteurs à Port-Cros. Après 1983, des instructions ont été données aux parcs nationaux pour encourager l’accueil du public. De 1970 à 1990, le nombre de visiteurs a été multiplié par trois. Depuis, la fréquentation s’est stabilisée. L’affirmation de la responsabilité des parcs nationaux en matière de conservation et de gestion de la biodiversité est récente. Elle résulte du Sommet de la Terre de 1992 et relève d’une modification de la loi de 1976 sur la protection de la nature.
Aujourd’hui, l’éthique de Port-Cros reste de conserver des paysages terrestres et marins exceptionnels ainsi qu’un ensemble d’espèces et d’écosystèmes rares en France ou particulièrement bien développés sur l’île tout en garantissant un accueil de qualité au public. Ainsi, par exemple, nous menons de front une action de protection des zones de nidification du puffin cendré dans le cadre de la directive européenne “Oiseaux” et l’accueil de classes de mer 6 mois par an. Une des clés de la réussite réside dans une politique d’information active : des panneaux jalonnent les sentiers pédestres balisés, une information directe à la capitainerie... Le Parc propose également un sentier de découverte sous-marin où le public est accompagné par un guide ou des expositions qui valorisent les lieux culturels de l’île.

Tout de même : 100 000 touristes et 20 000 bateaux de plaisance par an, 30 km de sentiers balisés… comment gérez-vous ce succès ?
Il faut savoir organiser tout l’espace. Seul un faible nombre de visiteurs peut passer plusieurs nuits sur l’île. Aujourd’hui, alors que les îlots périphériques ne sont pas accessibles pour le public, l’île principale présente un maillage de sentiers dense. En cas de dégradations, nous procédons à des opérations de “cicatrisations” des habitats naturels pour restaurer sa valeur biologique et paysagère. Un parc national a une obligation de qualité vis-à-vis du visiteur. Il est vrai que les charges induites par l’accueil du public (entretien, sécurité, restauration, gestion) représentent plus de 80% de son budget en moyenne.
Accéder à un tel espace mérite un changement de comportement et le respect du principe de précaution. La réglementation est stricte à terre (ni cueillette, ni vélo…), comme en mer jusqu’à 600 mètres des côtes (ni chalutage, ni chasse sous-marine…).

    Louis Olivier - Directeur-adj. du Parc National de Port-Cros - Le Castel Ste-Claire - Rue Ste-Claire - 83418 Hyères cedex.

 
Dernière mise à jour : le 12 mai 2000