Interviews sur le bruit
"A l'écoute des bruits"

Concert de rock, circulation, voisins, usines... le bruit envahit notre environnement parfois plus qu'on ne le désirerait. Mais à la ville comme dans la vie, nous avons les moyens de lutter contre cette redoutable intrusion. A condition bien sûr, que chacun y mette un peu du sien et respecte la liberté d'autrui.

Dr FRÉDÉRIC HUGEL
Directeur du Service communal d'hygiène et de santé de Strasbourg

Quel est le rôle du service communal que vous dirigez ?
Nous nous occupons de tous les problèmes de santé liés à l'environnement : pollutions de l'air ou de l'eau, nuisances sonores dans le cadre du voisinage... Nous étudions chaque problème en tâchant de trouver des solutions adaptées à la ville.

Qu'est-ce qui vous a valu les Décibels d'or en 1994 ?
Nous avons obtenu le prix dans la catégorie "Action-Silence" qui récompense une action exemplaire en matière de lutte contre le bruit. Nous nous sommes attachés à maîtriser les bruits liés à l'animation nocturne. Strasbourg est une ville très jeune : sa population de moins de 25 ans est la plus importante des grandes villes de France. De nombreux établissements, bars ou discothèques, sont ouverts la nuit pour distraire cette population. Mais cette animation a entraîné des conflits de voisinage : en 1992, lorsque nous avons mis en place divers types d'actions de prévention et de lutte contre le bruit, une trentaine d'établissements faisait l'objet de plaintes de riverains. Deux ans plus tard, moins d'une dizaine subsistait.

Qu'avez-vous fait pour diminuer ces conflits ?
Nous avons travaillé sur plusieurs points, le premier étant de connaître sur le terrain les problèmes du bruit. Nous avons donc effectué des sorties nocturnes avec des élus pour constater le degré de nuisance produit par certains établissements. Dans des situations justifiées, nous demandons au Préfet, qui autorise l'exploitation de ces établissements et leur accorde selon les cas des dérogations d'ouverture jusqu'à 3 ou 4 h du matin, de prendre des mesures administratives à l'encontre des exploitants. Mais à côté de la répression, nous favorisons la concertation entre parties adverses par le biais d'une commission qui les réunit pour trouver un terrain d'entente. Cette rencontre suffit souvent à désamorcer le conflit. Enfin, nous tentons de maîtriser le bruit en imposant des normes acoustiques, des seuils de décibels et quelques règles de bon voisinage à tous les établissements nocturnes déjà installés à Strasbourg ou qui comptent le faire.

Les Strasbourgeois ont-ils conscience de ces actions ?
Nous les avons tenus informés d'une partie de nos actions lors d'une exposition au printemps 1994. 2400 personnes l'ont visitée, dont près de 400 scolaires. Sur place, des techniciens territoriaux ont expliqué leur rôle, et surtout, ils ont pris le temps d'écouter les problèmes des gens face au bruit, tout en leur donnant des conseils pratiques. Beaucoup d'habitants ont ainsi découvert l'existence de notre service et son rôle quotidien.

Que reste-t-il à faire pour améliorer l'environnement sonore ?
Beaucoup de choses ! Le bruit est un problème complexe dans lequel intervient la subjectivité de chacun. Vous supportez mieux le ronflement de la tondeuse d'un voisin et ami que d'un voisin ennemi. Par ailleurs le chômage, le stress, les problèmes sociaux, font que les gens, soit ressentent le besoin de se défouler bruyamment, soit ne sont plus en mesure de supporter le moindre bruit. Je pense qu'il faut éduquer civiquement les individus, dès leur plus jeune âge, pour leur apprendre à respecter l'autre. Il faut qu'on en finisse avec l'éternel leitmotiv : "Je fais ce que je veux, je suis chez moi !" Peut-être la justice devrait-elle aussi mieux prendre en compte les plaintes contre le bruit d'un voisin : la peur du gendarme, dans un premier temps, contribuerait à éduquer les gens au respect d'autrui.

Centre administratif - 1 place de l’Etoile - BP 1049/1050 - 67070 Strasbourg Cedex - Tél : 03 88 60 90 90 - Fax : 03 88 60 90 28.

Dr DRYSTAN LOTH
Directeur du Pôle d'activité médical neuro-sensoriel de l'hôpital Lariboisière à Paris

Quel est le cheminement du bruit ?
Un bruit extérieur fait tout d'abord vibrer la membrane du tympan. Ces vibrations se transmettent ensuite aux trois osselets de l'oreille moyenne avant d'atteindre la cochlée dans l'oreille interne. Cet organe de l'audition contient des cellules nerveuses munies de cils qui réagissent aux vibrations. Le nerf auditif assure enfin la connexion entre la cochlée et le cerveau.

Comment devient-on malentendant ?
Nous recevons, à la naissance, une certaine quantité de cellules nerveuses de l'audition. Mais ces cellules ne se reproduisent pas : elles s'usent au fil du temps ou se détruisent sous l'action de bruit trop violent. Or moins il y a de cellules, moins l'individu entend.

Y a-t-il des bruits plus dangereux que d'autres ?
Oui. Les cellules de la cochlée sont particulièrement sensibles aux bruits intenses, aigus ou prolongés dans le temps.

Le baladeur est-il une menace pour les jeunes ?
La campagne anti-baladeur a débuté il y a une dizaine d'années dans les pays nordiques où une étude avait mis en parallèle la hausse des cas de surdité chez les jeunes à la hausse des ventes de baladeurs. Mais rien ne prouvait que ces deux hausses soient liées... En fait, le baladeur n'est dangereux que si vous l'écoutez à très fort volume et pendant longtemps. La baisse de l'audition que l'on pourrait constater auprès des jeunes est peut-être due à une augmentation du bruit dans l'environnement, ou à une pollution sonore plus importante ; à moins que, mais aucune étude ne l'a vérifié, l'oreille humaine évolue avec les générations, au même titre que la taille de l'homme. Malgré tout, cette campagne contre le baladeur a eu l'avantage de provoquer une prise de conscience des dangers du bruit, et notamment de la musique rock, sur l'oreille.

La musique rock est-elle plus dangereuse qu'une autre ?
Oui, dans le sens où le rock, et plus encore le hard-rock, ont une intensité qui augmente très vite et qui se stabilise à un haut niveau. L'oreille est donc longtemps soumise à une agression violente. Dans la musique classique au contraire, l'intensité des sons varie énormément : sa dynamique est très élevée. L'oreille peut ainsi se reposer régulièrement de l'agression qu'elle a subie, et récupérer son potentiel. Il faudrait, lorsque l'on va à un concert de rock ou dans une discothèque, se ménager des pauses d'une dizaine de minutes toutes les heures pour reposer l'oreille de la même manière.

A quels signes peut-on savoir que l'oreille souffre ?
Le premier signal d'alerte est l'impression d'avoir du coton dans les oreilles au sortir d'un concert par exemple : le seuil supporté par l'organe de l'ouïe est déjà dépassé. Si en plus il y a des sifflements, c'est que l'oreille souffre et que des cellules de la cochlée sont probablement détruites.

Que faire pour diminuer les problèmes de surdité dus aux excès de bruit ?
Les entreprises ont déjà trouvé la solution : des textes de lois régissent aujourd'hui très sérieusement les conditions de travail des salariés exposés continuellement au bruit. Mais dans la société, les mesures législatives seules ne suffisent pas. Il faut expliquer aux gens pourquoi et comment ils doivent protéger leurs oreilles, et non le leur imposer. Si cet enseignement est correctement dispensé, les mentalités et les comportements changeront.

Hôpital Lariboisière - 2 rue Ambroise Paré - 75010 Paris - Tél : 01 49 95 65 65 - Fax : 01 42 81 20 53.

FRÉDÉRIQUE BOSSE
Psychomotricienne

Un symptôme de déséquilibre

Vos voisins du dessus courent en patins à roulettes, ceux de droite écoutent du hard-rock toute la journée et ceux de gauche claquent leur porte à 3 heures du matin. Le bruit devient insupportable, vous ne dormez plus, vous ne pouvez plus travailler : la dépression, insidieusement, s’est installée. Des patients rongés par le bruit qui les environne, Frédérique Bosse, psychomotricienne, en rencontre chaque jour dans son cabinet.

«Les gens viennent ici se plaindre du bruit qui envahit leur vie. Au départ pourtant, il n’y a que des “petits bruits”, des aboiements de chiens ou un piano, qui se répètent régulièrement à certaines heures du jour ou de la nuit. Peu à peu, ces bruits deviennent si préoccupants que la personne va guetter les rythmes de vie de ses voisins, vivant dans un stress énorme face à chaque phénomène sonore. Le patient souffre. Mais cette souffrance est le symptôme d’un autre problème - surmenage, déséquilibre relationnel... - qu’il faut soigner.

Par des entretiens liés à des exercices de relaxation, on arrive à traiter ces patients sur leur problème de fond tout en évacuant le symptôme, le bruit. Mais il ne faut pas oublier que les sons peuvent aussi être des facteurs stimulants : le bruit, c’est la présence d’autrui. Or les patients du bruit sont des gens par ailleurs très sociables et très à l’écoute des autres.»

Institut supérieur de rééducation psychomotrice - 9 bis, rue du Banquet de Longchamps - 75016 Paris.

Fiche extraite du Dossier Bruit

 
Dernière mise à jour : le 28 avril 2000