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OLIVIER BALAY
Architecte à Lyon et chercheur sur l'histoire du son et de sa perception dans le cadre du CRESSON
Pensez-vous que nous vivons dans un environnement urbain plus bruyant qu'autrefois ?
Non. Les villes d'antan étaient au moins aussi bruyantes qu'aujourd'hui, si ce n'est plus. A Rome, dans l'Antiquité, la ville grouillait de bruits liés au trafic routier : les rues étaient pavées et le passage des hommes comme des chariots résonnait très fortement. Plus tard, les villes se sont construites sur des modèles de rues étroites et resserrées : chaque quartier avait alors ses bruits propres qui se propageaient peu à l'extérieur. Il y avait donc des pauses de silence relatif quand l'activité du quartier était réduite. Au XIXe siècle, l'architecture des villes a radicalement changé. Dans les grandes agglomérations, et notamment à Paris avec les travaux d'Haussmann, de grandes artères ont été creusées. Du coup, le bruit s'est répandu sur un rayon beaucoup plus large : il n'y avait plus ces moments plus calmes, la ville formait un tout plus ou moins homogène. Et l'environnement sonore urbain est donc devenu beaucoup plus uniforme.
Comment les habitants d'alors percevaient-ils ces bruits ambiants ?
Tout dépendait en fait de la culture dans laquelle ils "baignaient". D'un côté, les professions libérales et intellectuelles revendiquaient un certain niveau de silence. En ville, ils faisaient tout pour que le bruit pénètre au minimum dans leur enclos et faisaient appel aux architectes en conséquence. De l'autre côté, les artisans et les ouvriers, plongés dans les quartiers vivants, cohabitaient avec le bruit en permanence. Pour les premiers, au XIXe siècle, le bruit était une gêne, une intrusion du peuple dans leur univers ; pour les seconds, il était un compagnon quotidien. Et peu à peu, les uns se sont tellement détachés des sons qu'ils ne reconnaissaient plus les bruits caractéristiques de la ville, le martèlement du cordonnier ou les crieurs de rues. Les autres au contraire, se servaient des sons comme d'autant de repères, et jamais ne se plaignaient de ces sonorités.
De quelle manière se servaient-ils des sons ?
Une anecdote raconte qu'un cordonnier qui s'apprêtait à recevoir la visite d'inspecteurs, a vu ces mêmes inspecteurs fuir sous les cris des voisins amassés autour de la boutique. Les sons, les bruits, ont du pouvoir sur l'homme : les cloches marquaient le pouvoir religieux, la voix celui du peuple. C'est très probablement aussi pour cette raison que la bourgeoisie, pouvoir en place au XIXe, chassait hors de son domaine cette voix du peuple, qu'elle s'exerçât par les cordes vocales ou les bruits des ateliers.
Comment cela se passait-il dans les campagnes ?
A la campagne, comme dans les quartiers populaires des villes, les gens percevaient les sons comme autant d'alliés. On observe encore la même chose aujourd'hui : les cloches des églises ou les bruits de la nature comme le chant du coq rythment les journées pastorales et rares sont les habitants qui souhaiteraient les voir disparaître.
Finalement, chacun apprécie le bruit ou le silence de son quartier ?
En quelque sorte. Par exemple dans les quartiers portuaires, traditionnellement très bruyants, personne ne se plaint des nuisances sonores parce qu'elles symbolisent la vitalité de la ville. Il en était de même au XIXe. En revanche, on appréciait tout autant le calme de certains quartiers religieux, comme celui de Saint-Jean à Lyon, propice au repos ou à la méditation.
Il faudrait donc pouvoir choisir son lieu d'habitation en fonction de cet environnement sonore ?
C'est dans cet objectif que le CRESSON, en association avec d'autres organismes tels le CSTB, l'INRETS et l'Institut national du Génie urbain va mettre en place cette année un observatoire sonore à Lyon. Il sera chargé d'établir sur des plans, l'identité sonore de chaque quartier dans la ville, tout comme il existe actuellement des POS (Plan d'occupation des sols). Chacun connaîtra ainsi les qualités et nuisances sonores d'un quartier : à lui de décider s'il pourra les supporter ou non. A lui de questionner l'architecte acousticien pour lui construire un habitat confortable.
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NICOLAS FRIZE
Musicien compositeur, il travaille depuis 15 ans à la Mission Bruit du Ministère de l'Environnement.
Qu'est-ce d'après vous que le bruit ?
Le bruit, c'est le mouvement ! Tout ce qui bouge provoque un bruit, et rien ne peut bouger sans produire de son. En fait, on perçoit un bruit quand une personne fait quelque chose, dans un espace, avec un outil. Le bruit est donc partout. Et pourtant, les gens n'attachent que très peu d'importance à la multiplicité des sons qui les entourent : dès qu'on leur parle du bruit, ils réagissent de manière très négative. Les bruits sont perçus comme non désirables.
Le bruit est-il perçu de la même façon par tous ?
Non, parce que la perception du bruit est essentiellement culturelle. En Turquie, à Istanbul par exemple, la vie des quartiers est symbolisée par des bistrots nombreux, très sonores et ouverts tard dans la nuit. Mais contrairement aux Français, les Stambouliotes ne s'en plaignent pas : si ces cafés fermaient, leurs quartiers sembleraient morts.
Et en France, les ruraux ont-ils la même opinion négative face au bruit que les urbains ?
Les bruits de la campagne sont souvent idéalisés par ceux qui n'y vivent pas. Pour un Parisien, le chant des cigales ou le clapot de la mer va être associé à une idée heureuse, comme les vacances. Pour le campagnard, ces bruits de la nature sont une fatalité qu'il apprécie plus ou moins, mais en tout cas, il ne cherchera pas à lutter contre eux. En revanche, il va se plaindre de ce qu'il peut maîtriser, c'est-à-dire souvent le bruit des autres, les pétarades d'une mobylette par exemple. En ce sens, la perception des sons à la ville ou à la campagne est assez semblable. Les urbains ont eux aussi leur fatalité : aucun individu d'une grande ville n'ira porter plainte du bruit des voitures. Leur environnement sonore est différent, mais leur perception du bruit suit le même schéma.
Dans quels lieux, ou à quel moment, les gens sont-ils plus attentifs à l'environnement sonore ?
Très certainement sur leur lieu de travail. C'est sur son lieu de travail que l'individu réalise son rôle social, et c'est aussi là qu'il est le plus citoyen, le plus attentif à l'autre. Il a envie d'entendre ses collègues, d'entendre les multiples bruits qu'ils produisent en travaillant. Et il écoute tout cela très attentivement : c'est sans doute le seul lieu où il saura distinguer tous les bruits qui l'entourent. Même s'il reste critique, il aime son environnement : les bruits traduisent souvent l'activité, la prospérité de son entreprise. C'est aussi le seul endroit où les gens vivent réellement en communauté : communauté du lieu, de l'activité, des objectifs... Mais dès qu'un employé quitte cet univers, il retourne dans un monde où la propriété privée domine, où il n'y a plus de place pour l'autre, a fortiori et principalement pour ses bruits. Dès lors, le bruit est une nuisance, une intrusion dans son espace propre. L'individu perd alors 50% de son acuité auditive : il ne distingue plus les multiples sons qui l'envahissent, mais un seul bruit, et ce bruit le dérange.
Pensez-vous pour autant que chacun souhaiterait vivre dans un monde silencieux ?
Le silence n'existe pas, à moins d'être dans une chambre sourde. Beaucoup de personnes ressentent le silence relatif comme angoissant : il est pour eux synonyme d'inconnu, de ténèbres, voire de mort. C'est pour cette raison que les enfants se rassurent dès qu'il y a du bruit autour d'eux. Ils réclament une histoire avant de s'endormir, ou même simplement un son qu'ils connaissent et qui les apaise, le son est pour eux une présence amie.
Peut-on apprendre aux gens à nuancer leur perception des sons ?
Oui, mais pour cela il faudrait commencer très tôt à éduquer l'oreille des enfants. A l'école déjà où l'éducation auditive est quasi inexistante. Pourquoi n'apprendrait-on pas aux élèves à reconnaitre les bruits de leur environnement, de la même manière qu'on leur apprend à observer avec leurs yeux ? J'ai depuis longtemps le projet de créer un institut international du son qui recenserait, comme une bibliothèque, tous les bruits de notre paysage sonore. Par ailleurs, je suis en train de concevoir un programme pédagogique pour une formation de l'écoute à l'école.
Fiche extraite du Dossier Bruit |