Interviews sur l'eau douce continentale
"Pour que l'eau vive !"

De la France à l’Afrique, la disparité des ressources en eau est énorme. Et pourtant, partout, l’eau est à la source de bien des soucis. Pour y parer, et tenter de maintenir un équilibre malgré l’imprévisibilité de ces ressources, des idées jaillissent et s’étudient.

GUY PUSTELNIK
Biologiste, directeur d’E.P.I.DOR., a travaillé 15 ans au ministère de l’environnement sur les poissons migrateurs.

Qu’est-ce qu’E.P.I.DOR* ?
L’Etablissement Public Interdépartemental Dordogne a été créé en 1991, à l’initiative des élus des conseils généraux concernés. Ils souhaitaient ainsi gérer dès leur source les problèmes écologiques liés à l’eau dans le bassin versant de la Dordogne.

L’écosystème de la Dodogne était-il particulièrement menacé ?
Pas encore et c’est justement pour le préserver qu’E.P.I.DOR est né. Le bassin de la Dordogne est l’un des plus propres d’Europe. Chaque année, huit espèces de poissons migrateurs naviguent dans ses eaux. Et tous les étés, nous accueillons de nombreux baigneurs qui apprécient la pureté de la rivière. Nous cherchons à maintenir cette qualité face aux diverses pollutions grâce à des solutions qui tiennent toujours compte de cet environnement exceptionnel.

Quel rôle joue E.P.I.DOR pour conserver ce patrimoine naturel ?
Nous avons surtout un rôle de concertation. Nous avons lancé des débats entre ceux qui s’opposaient traditionnellement et qui bloquaient des mesures en faveur de la Dordogne. Pêcheurs, baigneurs, agriculteurs, écologistes se sont rencontrés sous notre égide, avec les élus, pour adopter la Charte de la vallée de la Dordogne. Et aujourd’hui, chacun a, dans son camp, le mandat de travailler dans le cadre de ces projets négociés.

Comment les habitants de la région réagissent à ces mesures ?
Il y a eu quelques grincements de dents au départ parce que nous changions des habitudes solidement ancrées. Mais très vite, les gens sont venus à nous pour mieux comprendre les problèmes du bassin. Nous essayons aussi d’informer les enfants, de les motiver pour que, dès leur plus jeune âge, ils respectent l’environnement. EP.I.DOR a, par exemple, créé avec les écoles de la région, un sentier pédagogique le long de la Dordogne qui explique l’utilité des barrages, des bras morts, et qui recense les différentes espèces de poissons.

Les élus font-ils appel à vous avant de prendre une décision ?
Oui, bien sûr : nous leur apportons une information globale sur l’état de la Dordogne pour qu’ils adaptent leurs projets très précisément à leur région. Nous avons ainsi réussi à équiper toutes les stations d’épuration du bassin d’un système de traitement des bactéries pour que les gens puissent se baigner sur n’importe quel point de la rivière.

Quels sont vos projets ?
Nous espérons développer notre rôle en fournissant une information continue et en temps réel à nos divers partenaires. Nous avons déjà mis en place un vaste programme qui étudie la qualité de l’eau de la source à l’embouchure de la Dordogne. Nous souhaitons maintenant pouvoir transmettre ces renseignements au fur et à mesure, grâce au minitel par exemple, pour permettre aux responsables des collectivités de réagir au plus vite lorsqu’un problème survient.

JEAN-MARIE FRITSCH
Hydrologue à l'IRD au département des eaux continentales. Dirige l’unité de recherche des grands fleuves.

Qu’est-ce que le cycle naturel de l’eau ?
Les rivières sont alimentées par les pluies, par ruissellement, ou après stockage dans les surfaces aquifères. Les eaux courantes rejoignent en général l’océan, à moins qu’elles ne s’évaporent ou ne soient utilisées par l’homme. L’évaporation des océans génère de nouvelles pluies, et ainsi de suite…

Ce cycle se déroule-t-il pareil en Afrique ?
Oui, mais avec des nuances importantes dues au climat qui règne sur ce continent. Quand il pleut en Afrique, l’eau des lacs s’évapore très vite avec la chaleur, il est donc difficile de conserver des stocks. De plus, les pluies sont rares sur une bonne partie du continent et les années de sécheresse au Sahel ont été fréquentes depuis les années 70. Les nappes phréatiques ont beaucoup baissé par rapport à leur niveau d’avant ce cycle de sécheresse. Il faudrait que les fleuves et les rivières débordent durablement pour recharger les nappes.

Tous les pays d’Afrique souffrent-ils de ce manque de disponibilité en eau ?
Non. On peut diviser l’Afrique en deux zones, l’une sèche et l’autre humide. Il pleut beaucoup et toute l’année sur la partie équatoriale du continent (plus de 2.000 mm/an). En revanche, dans les régions sahéliennes et tropicales, il n’y a qu’une saison des pluies, très brève, qui apporte en moyenne 600 mm d’eau par an. La zone équatoriale centrale est souvent considérée comme le château d’eau de l’Afrique.

Peut-on rendre cette eau accessible aux pays secs ?
Cela se fait déjà naturellement. De nombreux fleuves africains prennent leurs sources dans la zone équatoriale, mais leurs bassins versants s’étendent vers le nord ou le sud pour arroser plusieurs pays. Le bassin du Nil couvre à lui seul l’Egypte bien sûr, mais aussi le Soudan, le Kenya, l’Ouganda ou l’Ethiopie.

Pourtant le Soudan ou l’Ethiopie subissent d‘importantes sécheresses ?
Le problème du partage des eaux du Nil est très complexe. L’Egypte est un pays qui produit peu mais qui par ailleurs est plus riche et plus peuplé que l’Ethiopie et le Soudan. Les nécessités économiques, ont conduits les dirigeants égyptiens, et ce depuis l’époque des pharaons, à s’assurer la maîtrise des ressources en eaux du Nil, notamment grâce au barrage d’Assouan. Mais si un jour l’Ethiopie se développe, elle pourrait prendre le contrôle du principal affluent du Nil, le Nil bleu, et réduire les ressources disponibles pour l’Egypte. Plusieurs comités de coordination, certains sous l’égide des Nations Unies, ont essayé de mettre en place des accords entre les différents Etats traversés par le Nil. Pour l’instant, seul un accord entre l’Egypte et le Soudan a été conclu, mais par obligation géographique car le lac d’Assouan se situe sur la frontière de ces deux pays.

Pensez-vous qu’il y ait une solution aux problèmes de l’eau en Afrique ?
Face au développement, les besoins en eau ne cessent d’augmenter et la situation devient préoccupante. Une idée à la mode est de transférer l’eau d’un bassin versant à un autre en creusant des canaux pour drainer les flux. Cependant, les risques écologiques de ces transferts sont nombreux ; je pense que ces grands projets doivent intégrer dans leur réalisation les mutations socio-économiques, la préservation de la qualité des eaux et celle de l’environnement. Les problèmes de l’eau resteront, malgré tout, longtemps encore, soumis aux aléas du climat.

 
Dernière mise à jour : le 12 avril 2000