 |
Interviews sur l'eau douce continentale
"Du bon usage de l'eau"
Les aménagements que lhomme imagine pour leau sont toujours très inventifs. Parfois, comme à Bozouls, dans lAveyron, ils deviennent le prétexte à la revalorisation dun site classé ou bien, ils résultent de systèmes mis au point par les sociétés depuis des temps très anciens, comme à Urcuqui, petit village des Andes équatoriennes.
|
 |
MAÎTRE DESCROZAILLES
Maire de Bozouls
Pourquoi une nouvelle station dépuration ?
La station dépuration actuelle est située dans une petite gorge, le Trou de Bozouls. Son emplacement nest pas très heureux car on laperçoit depuis certains points à partir desquels on vient admirer le site. Dautre part, cette station est devenue totalement inefficiente du fait de lessor de la commune de Bozouls.
Comment avez-vous choisi le nouvel emplacement ?
Le choix a été dicté par trois critères : la préservation du site, la proximité de leau et le facteur économique. Nous nous sommes aperçus quen mettant la station dans le même site mais beaucoup plus loin, nous pouvions réaliser une opération qui répondait à trois exigences. Premièrement, lextension des possibilités dassainissement. Deuxièmement, la remise en valeur du site car nous pouvons profiter dune desserte qui évite le tracé des gorges en conduisant à la station dépuration par le plateau, la voie daccès étant cachée par les falaises rocheuses. Cela nous autorise une restauration de nos sentiers pédestres, botaniques et linstallation de belvédères. Cet aspect protection de lenvironnement a fait lobjet dune étude paysagère très poussée. Troisièmement, nous avons envisagé un objectif pédagogique. Toutes les entreprises qui ont fait acte de candidature ont dû lintégrer en prévoyant des panneaux, notamment pour les enfants des écoles, expliquant comment traiter leau, pourquoi la traiter, etc. Ajoutons à cela, bien sûr, des contraintes darchitecture : pierre de pays et couverture dardoises notamment. Toutes ces caractéristiques font de cette station une station pilote.
Le parti pris est donc : esthétisme et éducation ?
Cest un peu la conséquence du pari que nous avons fait. Dune part, nous avons voulu montrer que lon peut faire de lutile sans massacrer un paysage. Puis, dès linstant où cette station sera dans un endroit où il y aura du passage notamment des enfants , nous en profiterons pour montrer que la nature se protège et que le problème de lassainissement de leau fait partie de ce souci de protection. Cest aussi une façon de montrer que lapport de lhomme nest pas toujours négatif.
Faire une station pilote, est-ce un pari audacieux ?
Jaurais voulu que les enfants puissent boire de leau à la sortie de la station dépuration. Mais ce nest pas encore possible. On a lespoir dy arriver, car les nouvelles directives européennes exigent des traitements que nous avons prévus. Nous prenons de lavance. On prévoit déjà des traitements à lazote qui ne sont pas encore obligatoires. Nous voulons être à la pointe du progrès en ce qui concerne lassainissement de leau. Cest cet ensemble dexigences qui fait que notre station a un coût très élevé.
Ce site méritait une attention particulière
On compare quelquefois le site de Bozouls au Rumel, à Constantine, en Algérie. Il sagit aussi dune ville située au bord dun petit canyon. Bien sûr, ce nest pas très profond, il y a une centaine de mètres de dénivelé, mais on découvre une falaise à pic avec un fer à cheval dans lequel se trouve le vieux Bozouls avec son église romane du XIIe siècle.
Le sentier de randonnée va traverser un ancien village de lépreux
Cest une zone très boisée, en pente, avec des rochers qui surplombent le Dourdou. Le sentier est pavé sur une bonne partie et est entouré de vieux murs de pierre sèche. On y découvre des petites cabanes de bergers et, à lemplacement de lancien village de lépreux, il reste quelques ruines de maisons. Cest un coin de balade rêvé, il y a beaucoup despèces végétales intéressantes. Au printemps, le chemin est entouré de fleurs de toutes les couleurs, cest superbe, doù son appellation despace romantique.
Où avez-vous trouvé les fonds ?
Nous avons été aidés par lAgence de lEau, le département et la région pour laspect environnement. Nous navons pas de problèmes pour financer la station dépuration elle-même, parce que les textes le prévoient. En revanche, pour la voie daccès cest plus difficile car ce type de financement nest pas prévu dans laide aux collectivités. Mais en développant laspect protection de lenvironnement nous devrions obtenir les aides qui nous manquent actuellement et nous espérons terminer les travaux dans un an environ. |
 |
THIERRY RUF
Agronome à l'IRD de Montpellier
Létude de leau est en pleine effervescence
A Montpellier, il y a une concentration de 3 à 400 chercheurs qui travaillent sur ce sujet. Les agronomes et des sociologues, impliqués dans des projets en aval des questions dhydraulique agricole dure, ont constitué un réseau : Gestion sociale et technique de leau pour montrer que leau doit être perçue non seulement par laménagiste ou lhydraulicien mais aussi par les paysans et ceux qui ont à régler les questions de partage et dentretien de tout le dispositif de leau.
Quelle est la vocation de ce réseau ?
On nen est plus à parler damélioration de lirrigation uniquement par des techniques. On envisage avant tout la gestion, cest-à-dire que lon tient compte de lidentification de tous les acteurs, de toutes leurs contraintes. On réintègre la société, sa complexité, lorigine des règles qui régissent le groupe, on se réfère à lhistoire pour comprendre, par exemple, pourquoi un groupe admet un tour deau, ce qui nest pas du tout une chose évidente, car la nature de lhomme, cest de prendre quand il veut.
Quel est lenvironnement du village dEquateur où vous travaillez ?
Il sagit du village dUrcuqui, situé à 2300 m daltitude dans le bassin du Rio Mira, sur le couloir inter-andin, entre deux grandes chaînes de montagnes volcaniques. Les communautés indiennes exploitaient, jusquà larrivée des Espagnols, les ressources de tous les étages depuis le sommet des montagnes à 5 ou 6000 m daltitude jusquau centre du bassin, à 1500 m.
Le partage de leau a-t-il été un problème ?
A larrivée des Espagnols, les tribus indiennes ont développé les réseaux dirrigation, pour cultiver plus de coton et satisfaire les marchés de lartisanat textile structurés par la colonisation. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, ces canaux ont été lobjet dun enjeu entre Indiens et Espagnols. Au XIXe siècle, après lindépendance de lEquateur, petits paysans et grands propriétaires entrent en conflit. Au XXe siècle, après les grandes réformes agraires, une bataille sinstalle pour récupérer les droits ancestraux de leau. Puis, en 1945, une décision politique restitue aux paysans leau monopolisée par les grands propriétaires.
Doù vient leau nécessaire aux cultures ?
Des bassins de haute montagne qui donnent des torrents. On fait dériver les torrents dans 30 canaux traditionnels en terre volcanique.
Comment fonctionne ce système dirrigation ?
La prise sur le torrent résulte dun accord très ancien de partage sur la ressource de ses eaux. Cette prise a été placée à un endroit stratégique pour récupérer le maximum deau avec le minimum de coût humain, et organiser toute la plate-forme et les canaux qui vont se développer sur 10, 15, voire 30 ou 40 km ensuite. Dans la zone où leau est utilisée, les gestionnaires du canal assurent la protection de la prise il faut éviter la concurrence en amont , lentretien des canaux et règlent la question du partage de leau suivant des normes acceptées par tous.
Quel est laspect de ces canaux traditionnels ?
Depuis leur création qui sétage du XVIe au XXe siècle le dernier date de 1964 les 30 canaux sont en terre. Il nexiste pratiquement aucun ouvrage moderne. Cette terre est de la cendre indurée qui constitue la sous-couche du sol. Elle a lapparence dun ciment friable mais imperméable. Cest une des raisons du succès de cette hydraulique.
Quelle était la mission de lIRD en Equateur ?
LIRD avait, entre 1987 et 1994, une mission de recherche auprès de ladministration de leau, lInstitut national des ressources hydriques, INREHI. Elle visait à donner des bases scientifiques pour une planification des interventions publiques pour une politique de leau adaptée au contexte de ces communautés paysannes. On avait commencé à mettre en relation cette chaîne dintervention, de lEtat jusquau local. Malheureusement, en 1994 ladministration centrale de leau a été supprimée. Maintenant, on parle de privatisation de leau, et lon supprime larbitrage de lINREHI. On peut sacheminer vers une guerre locale de leau. Une ONG, le Centre international de coopération pour le développement agricole, a repris nos diagnostics avec un processus de renégociation entre les acteurs de cette communauté disparate et très complexe. |