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Interview sur la forêt
"Le sol, cet inconnu sous nos pieds"

PROFESSEUR Y. COINEAU
Naturaliste, spécialisé en zoologie dans le domaine des acariens, il dirige le laboratoire de zoologie (arthropodes) du Muséum National dHistoire Naturelle à Paris, et nous a confié quelques impressions concernant sa démarche et ses recherches.
Votre première commande au Père Noël, ce fut un microscope ?
Non, mon premier microscope, je lai acheté quand jétais étudiant. Un jour, en parlant avec un autre chercheur de nos motivations enfantines, nous nous sommes rendu compte que nous avions été passionnés par le même livre : le petit peuple des ruisseaux. Jhabitais avec mes parents, instituteurs, un petit village du Limousin. Javais donc à la fois accès à la bibliothèque de mon père et toute la campagne pour terrain dexpérience.
Les petits ruisseaux ont fait de grandes rivières et vous êtes devenu professeur au Muséum ?
Dans un premier temps, jai fait de la recherche au laboratoire Arago de Banyuls-sur-Mer. Je terminais alors un diplôme danatomie végétale. Pour maintenir une tradition liée à ce laboratoire, on ma demandé de morienter vers lécologie terrestre. Mon directeur de recherches, Claude Delamarre de Bouteville, spécialiste des collemboles souhaitait que jétudie les acariens. Je me suis alors spécialisé dans la famille des Caeculidae, que jai étudiés du point de vue de leur morphologie, de leur évolution, de leur chilotaxie (étude des poils).
Quavez-vous découvert ?
On saperçoit par exemple que la surface du corps de ces animaux comporte une multitude de poils. Or, ces poils ne sont pas des fanfreluches dues au hasard. Ce sont des organes sensoriels, qui ont une valeur comparable à celle de nos yeux. Leur disposition sur le corps et sur les pattes est très précise. En observant des formes voisines, on se rend compte que des lois interviennent dans leur multiplication ou la régression de leur nombre. En étudiant et en comparant des bêtes appartenant à la même famille, venant de pays différents, on remarque entre les espèces des phénomènes évolutifs intéressants. Je mintéresse aussi à la biologie et à lécologie de ces animaux dont la miniaturisation est tout à fait étonnante.
Vous arrivez au Muséum en 1980. Pourquoi ce choix ?
Je pensais que cétait lendroit idéal pour continuer mes recherches. Cétait aussi loccasion de faire de la vulgarisation. En 1984, jai réalisé une exposition sur la bionique qui tourne encore aujourdhui.
Comment avez-vous eu lidée du microzoo ?
Dans mon laboratoire de Banyuls, je recevais souvent des gens qui voulaient venir voir des animaux. Au début, jétais surpris. Puis, je leur ai fait découvrir ce quil y avait sous la loupe de mon microscope. Ils étaient toujours très intéressés.
Le microzoo du Muséum est laboutissement de cette expérience?
Jai eu lidée de faire une présentation de haut niveau des animaux submicroscopiques, ce qui nexistait nulle part. Avec un de mes neveux, Yvan Buisson, jai imaginé tout un système interactif. Nous avons bricolé une loupe binoculaire de microchirurgie prêtée par Nachet, les fabricants du microscope de Pasteur. Nous avons été aidés par lAnvar, lAgence Nationale pour la Valorisation de la Recherche. Avec le professeur Doumenge, en 1984, pour le 50ème anniversaire du zoo de Vincennes, nous avons obtenu des crédits et monté, avec des prototypes, un microzoo qui a fonctionné jusquen 1988. Puis nous avons pu disposer de lancienne rotonde des éléphants du Muséum, construite en croix de légion dhonneur en hommage à Napoléon. Grâce à laide du ministère des Grands Travaux, qui cherchait à financer un projet au Muséum à ce moment-là, nous avons pu ouvrir le microzoo en juin 1990. Il fonctionne depuis lors avec un personnel daccueil qui naccepte que le nombre de personnes correspondant aux postes dobservation. Lambiance y est donc toujours tranquille malgré son succès. En 7 mois, en 1993, nous avons reçu 8000 scolaires. Sur notre livre dor, on peut lire les observations de citoyens appartenant à 33 nationalités différentes.
Existe-t-il dautres microzoos dans le monde ?
Le microzoo du Muséum est une installation unique au monde. Cest un nouveau concept dans lequel sont intégrés des appareils audiovisuels et des microscopes de recherche. Jai essayé de recréer ce que je faisais dans mon laboratoire. Le système interactif donne une totale impression de liberté.
Pourquoi cet intérêt pour le sol ?
Les microarthropodes du sol font partie du personnel de lusine de recyclage la plus importante au monde. Ils ont en charge le recyclage des objets organiques. Ce sont de petits concasseurs qui broient la matière organique. Ils augmentent donc la surface par rapport au volume. Les acariens, les collemboles concassent, digèrent, assimilent et rejettent ce qui nest pas détruit par leurs enzymes. En décomposant les grosses molécules, ils libèrent des substances qui constituent des engrais récupérés par les radicelles des plantes. Et le cycle est bouclé.
Pourquoi étudier un acarien plutôt quun autre ?
Il y a tellement à faire parmi les acariens que le chercheur peut se montrer difficile. Mieux vaut étudier des animaux qui apportent quelque chose à létude de lévolution. Jétudie plus particulièrement les milieux extrêmes, les milieux arides, les pierres, les rochers, les endroits très exposés, car on y trouve des modèles plus simples que ceux du sol forestier et lon voit mieux ce qui se passe. Sur les rochers, cest un peu le livre ouvert. Dans le sable fin, la finesse des grains a sélectionné une communauté animale qui doit être là depuis des temps immémoriaux. Létude de ces animaux apporte des modèles intéressants pour létude de lévolution.
Depuis quand connaît-on les acariens ?
Depuis le siècle dernier, et même avant. Pour vous donner un exemple littéraire, le Ciron, de Pascal, est lacarien du fromage. Et cela date de quatre siècles ! Bien sûr, on découvre constamment de nouvelles formes.
Quétudiez-vous en ce moment ?
Ce qui mintéresse le plus, aujourdhui, cest létude des animaux vivant dans les sables les plus fins. Avec un chercheur dAfrique du Sud, en visite actuellement dans mon laboratoire, nous avons décrit une nouvelle famille dacariens que lon peut trouver dans les dunes de la Grande-Motte et le désert du Namib. Ces animaux rampent dans les interstices que les grains ménagent entre eux. Sachant que les grains font en moyenne 180 microns de diamètre (un peu moins de 2/10e de mm), les petits animaux en question, de forme allongée comme lenveloppe de 2 ballons de rugby mis bout à bout ne mesurent pas plus à lâge adulte.
Quel est votre acarien préféré ?
Je suis captivé par le Gordialicus tuzetae. Cet animal étonnant se déplace par reptations, qui rappellent celles des vers de terre. Il est façonné pour un milieu extrême, très peu aéré, il est morphologiquement aberrant pour un acarien, son anatomie est mystérieuse et il est loin davoir livré tous ses secrets.
Yves Coineau, professeur au Muséum national d'Histoire naturelle, directeur du laboratoire de Zoologie (Arthropodes) - 43 rue Cuvier - 75005 Paris. |