retour au sommaire Combien de forêts planter pour compenser nos émissions de gaz carbonique ?

Source : Jean-Marc Jancovici, membre du Comité de Veille Ecologique de la Fondation. Site perso.

Lors des négociations internationales de La Haye (fin 2000) on a beaucoup parlé des puits de carbone, notamment des forêts, et de toutes les vertus qu'il y aurait à les prendre en compte comme moyen de compenser les émissions de gaz carbonique liées aux activités humaines. Peut-on se fixer les idées sur les ordres de grandeur en présence ? Faisons donc un petit calcul.

Tout d'abord il faut savoir qu'une forêt n'est un puits de carbone que quand elle est jeune : une forêt à maturité (cas des forêts qui ont dépassé le siècle, en gros), comportant des arbres qui meurent et des arbres qui poussent, émet à peu près autant de CO2 qu'elle n'en absorbe : certes des arbres poussent, mais la décomposition de ceux qui sont morts conduit à des émissions de CO2 à peu près équivalentes à ce qui est absorbé par la croissance des arbres vivants.

En particulier, il y a des tas de bonnes raisons de conserver l'Amazonie dans le meilleur état possible, mais pas parce qu'elle est le poumon de la planète : en bilan net, elle ne produit pas le moindre litre d'oxygène pour nous !

Lorsqu'une forêt est à maturité, ses arbres contiennent de 150 à 200 tonnes de carbone à l'hectare (source : Gérard Lambert, L'air de notre temps, Le Seuil 1995). Notons que ce chiffre est cohérent, quoique supérieur, avec celui donné par le Parlement européen en ce qui concerne les forêts européennes (carte ci-dessous), dont je n'ai pu déterminer s'il concerne uniquement les grumes (les troncs) ou aussi les branches et feuilles.

Volumes par hectare en Europe. Un m3 de bois pèse un peu moins d'une tonne (puisque le bois flotte) et représente donc un peu moins de 500 kg de carbone (le bois contient à peu près 500 kg de carbone par tonne). Les forêts européennes contiennent donc de l'ordre de 30 à 130 tonnes de C à l'hectare.

Source de la carte : Parlement européen.

Pour en arriver là, il lui faut à peu près un siècle (ordre de grandeur). En première approximation on peut donc dire qu'une forêt en croissance absorbe 1,5 à 2 tonnes de carbone à l'hectare par an (c'est probablement faux, car il est très vraisemblable que l'évolution n'est pas linéaire, mais encore une fois c'est un ordre de grandeur acceptable).

Actuellement, les émissions humaines de gaz carbonique que la biosphère ne recycle pas naturellement sont de l'ordre de 3 000 000 000 tonnes de carbone par an.

En première approximation, et en restant conservateur, il faudrait donc planter 1 500 000 000 à 2 000 000 000 hectares de forêts pour que, sur la base de nos émissions de1990, les concentrations de CO2 dans l'atmosphère n'augmentent pas.

Pour fixer les idées, cela représente la plantation d'un huitième à un sixième des terres émergées, ou encore plus de 2 fois le Sahara, ou encore 30 à 40 fois la France.

Comme en plus nos émissions augmentent, si on veut compenser par des arbres il faut d'ores et déjà dimensionner pour ce qui se passera plus tard. Prenons maintenant 20 ans comme horizon, et supposons — ce n'est pas très éloigné de la proposition américaine — que les plantations doivent compenser les émissions à venir, non contraintes par ailleurs.

Pour fixer les idées, en Europe de l'Ouest, sur la base d'une croissance économique de 2% par an, et en "laissant faire", les émissions de CO2 augmenteront de 50% d'ici 2020. Si l'on extrapole au reste du monde, dont la croissance est au moins aussi forte (les PVD sont plutôt entre 5 et 10%), et ce qui est cohérent avec les scénarios "hauts" du GIEC, cela signifie qu'il faudrait planter plus ou moins un quart des terres émergées, ou encore... l'équivalent des forêts actuelles.

Ce n'est pas totalement impossible, certes ! Je ne suis cependant pas sûr de postuler comme chef de projet...

Et cette "plantation" aurait en outre les caractéristiques suivantes :

elle ne servirait qu'à stabiliser les concentrations du CO2, donc la perturbation apportée au climat par ce gaz, mais ne permettrait pas de les faire diminuer,
elle ne concernerait que le CO2 (65% des émissions de gaz à effet de serre),
une forêt cessant d'être un puits au bout d'un siècle, il faudrait recommencer l'opération tous les siècles si nous avons toujours recours aux sources fossiles d'ici là.

© Fondation Nicolas Hulot pour la Nature et l'Homme
Dernière mise à jour : le 14 février 2001