retour au sommaire Le changement climatique :
est-ce que cela a un sens de raisonner en termes économiques ?

Source : Jean-Marc Jancovici, membre du Comité de Veille Ecologique de la Fondation. Site perso.

On parle actuellement de taxe carbone pour limiter les émissions de gaz à effet de serre. Cela a récemment conduit un journaliste à calculer les externalités liées aux émissions de CO2 (une externalité est un coût qui n'est pas directement payé par l'utilisateur ou le client. Par exemple les accidents de la circulation, qui ont un coût, constituent une externalité de l'utilisation de l'automobile).

Est-ce une bonne manière de raisonner ?

En effet, il faut distinguer deux choses que l'on mélange souvent : le coût d'évitement, et le coût de réparation. Par exemple, dans les externalités du transport routier, Le Monde du 23 septembre 2000 agrège un coût de réparation des infrastructures, avec un "coût d'effet de serre", sans précision.

Un lecteur profane aurait tendance à penser que cela signifie qu'il faudrait faire payer cette somme - modeste en l'occurrence - aux camions et voitures pour se constituer une épargne servant, le jour venu, à réparer les dégâts, comme on répare les routes. On est donc tenté de considérer qu'il s'agit d'un coût de dommage.

Or estimer un coût de dommage pour l'effet de serre est tout simplement impossible, car l'espérance mathématique de ce dernier est infinie.

Peut-être, avant d'aller plus loin, faut-il rappeler ce qu'est l'espérance mathématique. Elle correspond à la notion intuitive de ce qui se passe "en moyenne" quand on répète un acte un grand nombre de fois ("en moyenne", je mets 15 minutes pour aller d'ici à là, ou "en moyenne", ma viande me coûte 60 F, etc).

L'espérance mathématique est donc la "moyenne" de la valeur d'un événement. Elle vaut par définition

Somme (valeurs des événements possibles x probabilités des événements possibles)

On voit immédiatement sur cette formule que si l'un des termes a une valeur infinie avec une probabilité non nulle, l'espérance mathématique est infinie.

Cela est important pour la gestion d'un risque. En effet, on dit qu'il y a risque quand l'espérance mathématique de perte est élevée, c'est à dire qu'il existe dans la liste des possibilités résultant d'un comportement donné un événement correspondant à une perte importante avec une probabilité non nulle (et même non ridicule).

Si un événement possible (probabilité > 0) est irréversible, et qu'il concerne quelque chose d'indispensable à notre survie, on peut estimer que le dommage correspondant est infini, puisqu'il n'est réparable à aucun coût et entraîne notre mort.

Pour l'effet de serre, un changement gravissime qui rendrait la Terre inhospitalière pour la vie des hommes peut être assimilé à un dommage infini. Une telle éventualité n'est pas impossible. En conséquence, l'espérance mathématique du coût de réparation du dommage est infinie aussi, et quel que soit le taux d'actualisation associé à un tel dommage, son coût reste infini et n'est donc pas internalisable (sauf à rendre le prix du bien dans lequel il est internalisé infini).

Dit en d'autres termes, perturber le climat est, en l'état actuel de nos connaissance, un jeu dont l'espérance mathématique de gain est moins l'infini, et il n'est donc pas possible de raisonner sur la base d'un coût destinée à réparer les dommages pour compenser un comportement néfaste.

Par contre il y a pour ce phénomène un coût d'évitement, ou encore de dissuasion, un peu comme pour le tabac : il ne s'agit pas tant de faire rentrer de l'argent dans les caisses que de dissuader un acteur économiquement rationnel d'émettre beaucoup de gaz à effet de serre (pour le moment ce n'est pas le cas).

C'est sur ce principe qu'est basé la taxe carbone. Toutefois son niveau est plus dicté par les résultats d'âpres négociations que par l'effet comportemental attendu.

© Fondation Nicolas Hulot pour la Nature et l'Homme
Dernière mise à jour : le 31 octobre 2000