Décryptage

Guerre en Ukraine : pas de retour en arrière sur la réduction des pesticides

Publié le 22 mars 2022 , mis à jour le 13 mai 2022

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La guerre en Ukraine remet sur le devant de la scène notre double dépendance énergétique et alimentaire et donc la question de la souveraineté et de la sécurité alimentaire. Or, pour atteindre celles-ci, les défenseurs de l’agriculture intensive militent pour une remise en cause de la stratégie européenne de « la Ferme à la Fourchette » qui prévoit une baisse de 50 % des pesticides d'ici 2030. Un retour en arrière dangereux qui continuerait de nous rendre dépendant et qui mettrait l’agriculture en risque.

A quoi notre agriculture est-elle dépendante ?

La pandémie et maintenant la guerre menée par Vladimir Poutine, révèlent chaque jour un peu plus l’extrême vulnérabilité de la France et de l’Europe en matière d’énergie et d’alimentation :

  • dépendance aux énergies fossiles d’abord pour fabriquer les engrais et pesticides de synthèse, fortement utilisés dans nos cultures, mais également pour les machines agricoles, le transport et la transformation des produits
  • dépendance aux intrants importés ensuite, comme les engrais fabriqués en Russie et en Ukraine
  • dépendance aux matières premières importées enfin. L’Europe mais aussi de nombreux pays du monde dépendent également de l’importation des céréales ukrainiennes et russes. C’est le cas pour l’alimentation animale en Europe, notamment pour le porc et la volaille.

La guerre russe en Ukraine a dopé une flambée en cours des prix de l’énergie. Par conséquent, le prix des engrais azotés de synthèse est passé de 250 euros à 800 euros la tonne, soit une multiplication par 3 depuis janvier 2021. La tonne de blé est aussi passée de 260 euros à 400 euros entre février et mars 2022.

L’Ukraine et la Russie des « superpuissances agricoles »
  • L’Ukraine est le grenier du monde. Elle possède la plus grande surface agricole européenne et exporte 65% de sa production de céréales et oléagineux (80 millions de tonnes par an). Ainsi, l'Ukraine représente 50% du tournesol, 20% du colza, près de 20% du maïs et 12% des exportations mondiales de blé. Le pays fournit ainsi 50% du maïs que l’on importe en Europe. 
  • La Russie de son côté est le 3ème exportateur mondial de céréales, devant l’Ukraine et derrière les Etats-Unis et l’Argentine (source : UN Comtrade). Ces céréales servent à l’élevage français qui utilise 9,7 millions de tonnes de céréales par an pour nourrir les animaux (5 milions de tonnes pour la volaille, 2,7 millions de tonnes pour le porc et 1,7 millions de tonnes pour les bovins, ovins, caprins).

En France, des impacts directs sur les agriculteurs et sur la précarité

A ce jour en France, la sécurité alimentaire n’est pas remise en cause car notre pays produit suffisamment de blé à destination de l’alimentation humaine et en exporte même. Mais la flambée des prix des intrants de synthèse, de l’énergie et des céréales rebat les cartes sur de nombreux plans. Elle entraine :

  • un coût supplémentaire pour les agriculteurs, qu’ils soient cultivateurs (car dépendants des intrants) mais surtout éleveurs (car dépendants également de l’importation d’alimentation animale), ayant pour impact une baisse directe de leurs revenus.
  • un problème d’accessibilité à l’alimentation d’une partie croissante de la population française. Alors qu’en 2020, entre 5 et 7 millions de citoyens avaient déjà recours à l’aide alimentaire en France, nous nous faisons beaucoup de soucis quant aux répercussions d’une telle hausse de prix alimentaires et de l’énergie. Les conséquences pourraient être dramatiques.

A l’international, la sécurité alimentaire est impactée

La crise alimentaire peut advenir et adviendra dans d’autres pays : en premier lieu en Ukraine, mais également chez ceux qui dépendent du blé russe et ukrainien à destination de la consommation humaine. 26 pays, principalement en Afrique, au Moyen-Orient et en Asie, dépendent à plus de 50 % de de la Russie et de l’Ukraine pour leurs importations de blé. Le Liban par exemple importe 80 % de son blé d’Ukraine. Selon la FAO, 8 à 13 millions de personnes supplémentaires pourraient souffrir de faim à terme. Cela s’explique, dans l’immédiat, par des enjeux d’accessibilité économique aux denrées comme le blé par exemple qui voit son prix exploser. En fonction de la durée du conflit, la FAO s’attend à ce que l’indice des prix alimentaires passe de 8 à 20% au-dessus du niveau actuel déjà très élevé.

Le modèle productiviste qui encourage l’utilisation de pesticides n’est pas la solution !

Dans ce contexte fortement déstabilisé, la FNSEA et les tenants du modèle agro-alimentaire majoritaire actuel utilisent le contexte géopolitique pour relancer leur demande d’abaissement des normes environnementales et sociales et incitent à produire plus. Ils refusent les objectifs européens ambitieux de la stratégie de « la Ferme à la Fourchette » (volet agricole du Pacte Vert), comme par exemple l’objectif d’atteindre moins 50% de pesticides en 2030 mais pas uniquement, les ambitions suivantes sont également jugées inacceptables :  abandon progressif des élevages industriels, mise en jachère obligatoire de 4% de la surface agricole utile, interdiction d’usage des pesticides sur les surfaces d’intérêt écologique etc. Le candidat Emmanuel Macron a également annoncé jeudi 17 mars son intention de revoir la stratégie de « la Ferme à la Fourchette ».

Guerre en Ukraine et agriculture : notre lettre ouverte a Emmanuel Macron

Mettre fin à la dépendance des systèmes agricoles et atteindre la souveraineté alimentaire par l’agroécologie

Face à ce constat il est prépondérant de résoudre les problèmes à la racine en répondant aux enjeux suivants : accessibilité et souveraineté. Il nous faut donc pouvoir « produire différemment » afin d’assurer que toutes et tous les citoyen(ne)s, en France et dans le monde puissent décider de leur alimentation et avoir accès à une alimentation saine et durable… qui puisse profiter aux générations futures. 200 scientifiques ont expliqué dans une tribune publiée le 18 mars dernier, qu’une transformation de notre système alimentaire est plus que jamais nécessaire :

Diminuer l’usage d’intrants agricoles grâce à la mise en place de systèmes agroécologiques. Nous le voyons, les intrants agricoles (pétrole, pesticides, engrais azotés de synthèse) coûtent trop chers et nous en dépendons fortement vis-à-vis d’autres pays. Il est donc fondamental de baisser leur usage jusqu’à s’en passer si l’on veut assurer l’indépendance de nos productions vis-à-vis des énergies fossiles et des importations d’intrants. Et cela est possible grâce à la mise en place d’un système agroécologique en France, en UE et dans les pays du monde entier :

Réduire la place des protéines animales dans nos productions. Nous importons trop de céréales pour l’alimentation animale, ayant des répercussions sur les coûts de production des élevages et les prix alimentaires. Il est donc nécessaire de réduire grandement la place des protéines animales dans nos productions, et dans notre consommation et revaloriser l’élevage durable plus autonome en matière d’intrants et d’alimentation animale.

Remettre à pâturer les animaux dans des prairies riches en légumineuses : face à la dépendance aux engrais de synthèse et à l’alimentation animale produit majoritairement à base de gaz russe et norvégien, deux solutions :

  • développer la culture du trèfle, du sainfoin, de la luzerne ou toute autre légumineuse car ces dernières ont la propriété d’apporter naturellement l’azote au sol
  • remettre à pâturer les animaux dans les prairies de légumineuses qui leurs fournissent des protéines

Réduire la place des cultures énergétiques : face à l’incertitude d’un manque de disponibilité de denrées à venir sur le moyen terme, il est fondamental de prioriser la production alimentaire sur les terres agricoles. Les cultures énergétiques tel que cultivées et utilisées doivent cesser.

Faire vivre la souveraineté alimentaire. Il est fondamental de se poser la question de l’impact de nos échanges commerciaux avec le reste du monde. Notre exportation subventionnée procure une véritable concurrence déloyale vis-à-vis des agriculteurs des pays importateurs. Il s’agit donc à la fois de supprimer les mécanismes de subventions aux exportations et de permettre à chaque pays ou groupe de pays de mettre en place des politiques agricoles et alimentaires comme l’Europe l’a fait en son temps.

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