Pains, pâtes, riz, pommes de terre ou chocolat, ces aliments que nous consommons tous les jours sont aussi les plus exposés au Cadmium. Ce métal lourd, classé cancérogène, mutagène et toxique pour la reproduction humaine s’accumule silencieusement dans les sols et dans nos corps. Fin mars 2026, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) a de nouveau tiré la sonnette d’alarme. Sa dernière étude confirme une surexposition de la population Française au cadmium par l’alimentation. Si le constat n’est pas nouveau, les récents résultats démontrent l’ampleur du problème. Nous vous expliquons les impacts du cadmium sur la santé humaine, pourquoi il est présent partout, comment s’en prémunir et quel rôle pourrait jouer l’agriculture biologique…
Le cadmium, c’est quoi déjà ?
Métal lourd et toxique, le cadmium est néanmoins une substance naturellement présente dans notre environnement, en particulier dans les sols. On en trouve des traces presque partout dans le monde, certaines terres présentant des taux plus élevés que d’autres, les régions volcaniques d’Amérique latine par exemple (Pérou, Équateur, Bolivie, etc…) ou celles riches en dépôts minéraux (comme au Maroc). En France, les sols situés au-dessus de roches calcaires, comme en Champagne ou dans le Jura, ont fréquemment des fortes teneurs naturelles en cadmium.
Le cadmium ne serait pas un problème si on le trouvait en quantité limitée, mais, depuis des décennies, les activités humaines ont fortement contribué à augmenter sa présence dans notre alimentation.
Les principaux responsables : les engrais minéraux phosphatés, notamment ceux provenant des gisements Marocains, utilisés massivement en France par notre agriculture conventionnelle pour fertiliser les plantes.
Quel lien entre le sol et notre assiette ?
Pour croître, les plantes ont besoin de nutriments qu’elles puisent dans le sol. Parmi les nutriments essentiels à leur développement, il y a notamment le fer ou le zinc, auxquels le cadmium ressemble beaucoup d’un point de vue chimique.
Les végétaux, par leurs racines, absorbent donc du cadmium en même temps que ces autres éléments nutritifs essentiels. Le problème : une fois absorbé, le cadmium se répand dans toutes les parties de la plante, y compris celles consommées par les hommes ou les animaux.
Selon les végétaux et les espèces, le cadmium peut d’ailleurs être absorbé plus ou moins vite, et en quantité. Ainsi, les saules ou les plantes de tabac, par exemple, sont connus comme de grands accumulateurs de cadmium.
Le Cadmium, une contamination généralisée, surtout en France
Pas étonnant donc que les fumeurs soient exposés davantage que les non-fumeurs au cadmium. Mais, hors tabagisme, la principale source d’exposition au cadmium demeure l’alimentation.
Et d’après la dernière étude l’Anses, menée auprès d’un échantillon représentatif d’individus vivant en France (enfants et adultes confondus de 3 à 79 ans) sur plus de 214 aliments différents (représentant plus de 90 % du régime moyen de la population française), les conclusions ont de quoi alarmer.
En France, l’Anses a évalué que 89% des aliments de base (pain, pâtes, biscuits, viennoiserie, lait, yaourt, fromage etc…) sont contaminés au cadmium (sur 718 échantillons analysés).
Pire, près de la moitié de la population adulte échantillonnée présentent des surdosages par rapport au seuil autorisé (47,6%), mais les enfants sont aussi particulièrement touchés, près d’un quart d’entre eux dépassant le seuil autorisé (23%). Autant dire que nous consommons du cadmium tous les jours, et dans des proportions bien trop élevés.
Autre problème, plus inquiétant encore, la présence de Cadmium, si elle n’est pas propre à la France, s’avère particulièrement prégnante dans l’Hexagone.
Selon les données d’une autre étude, publiée par Santé Publique France en 2021 cette fois, des niveaux d’imprégnation nettement plus élevés ont été observés en France comparativement à d’autres pays. Les enfants Français sont ainsi 3 à 4 fois plus contaminés que leurs homologues Allemands, Belges, Italiens, Américains ou Canadiens par exemple. Pour les adultes, les taux de contamination sont 2 à 3 fois plus élevés.
Une surexposition qui risque bien de se transformer en bombe à retardement dans les prochaines années, si les pouvoirs publics ne prennent pas la mesure du problème.
Le Cadmium, quels sont les risques pour la santé humaine ?
Olivier Laprévote, toxicologue, membre du Comité scientifique de l’Anses sur les risques chimiques des aliments que nous avons interviewé, explique que la difficulté liée au cadmium est qu’il agit en silence, sur le long terme. Contrairement à une intoxication brutale, « on élimine le cadmium beaucoup plus lentement qu'on ne l'absorbe, et on l'accumule », explique-t-il. En cas d’exposition prolongée, même à faibles doses, il peut causer des dégâts considérables.
Classé comme cancérogène, mutagène et toxique pour la reproduction, il est responsable du cancer du poumon, mais est aussi suspecté de provoquer celui du pancréas, du sein, de la vessie ou de la prostate.
Par ailleurs, le cadmium peut entrainer des troubles rénaux et des risques d’ostéoporose (fragilité des os), ainsi que des effets indésirables sur le système cardiovasculaire et le neurodéveloppement.
Le Bio est-il aussi contaminé au Cadmium que le conventionnel ?
Si cette étude de l’Anses fait aussi beaucoup débat, c’est que ses auteurs en tirent l’une des conclusions suivantes : l’agriculture biologique serait potentiellement « tout aussi impactée que l’agriculture conventionnelle par la présence de cadmium », certaines matières fertilisantes, comme les engrais minéraux phosphatés (principaux responsables du cadmium dans nos sols), étant aussi autorisées en agriculture biologique.
« Dans la mesure où les résultats des tests statistiques ne sont pas convergents, il n’est pas possible de conclure quant à une différence entre les concentrations des aliments bio et conventionnels analysés », estime l’Anses.
Pourtant, de nombreuses études ont démontré le contraire, observant que l’agriculture biologique offre de vrais avantages pour limiter son exposition au cadmium.
- Parmi les plus connues, la méta-analyse publiée en 2014 dans le British Journal of Nutrition, qui montre que les aliments bio sont moins contaminés, avec une teneur en cadmium des aliments biologiques inférieure de 48 %, en moyenne, à celle des aliments conventionnels.
Et cette étude n’est pas la seule. D’autres convergent également vers les mêmes résultats.
L’affirmation de l’Anses n’a pas manqué d’interpeller les acteurs de la profession qui suivent de près ce dossier, la Fédération nationale d’agriculture biologique (Fnab) en tête.
Par la voix de son président Loïc Madeline, la Fnab a rappelé que la réglementation bio impose des seuils limites 30% plus bas sur les phosphates miniers qu’en agriculture conventionnelle. Le cahier des charges de l’agriculture biologique est en effet beaucoup plus strict quant à l’utilisation de cadmium, avec une limite de 60 mg de cadmium par kilogramme de P₂O5 (les engrais minéraux phosphatés), contre 90 mg/kg en en France pour l’agriculture conventionnelle (seuil supérieur à la norme européenne grâce à une dérogation négociée par la France).
Précisons tout de même que l’Anses recommande de baisser dès maintenant cette limite bien en deçà, à 20 mg/kg !
La Fnab rappelle également que les agriculteurs biologiques utilisent, dans les faits, très peu, voire quasiment jamais d’engrais phosphatés, préférant s’orienter vers des fertilisants organiques naturels comme le compost. C’est en tout cas ce que révèle l’étude Phosphobio menée par Arvalis, l'institut technique agricole, référent pour les filières de grandes cultures. Selon cette étude, à peine 1 % des agriculteurs bio utilise des engrais phosphatés sur leurs parcelles.
Toujours est-il que les critiques de la Fnab pourraient s’avérer constructives, puisque l’Anses s’est montrée volontaire pour conduire une nouvelle étude spécialement sur l’agriculture biologique en France.
Changer de modèle agricole et diversifier son alimentation, des solutions clés pour limiter l’exposition au cadmium
A l’instar des pesticides, les engrais de synthèse et le cadmium nous rappellent les risques auxquels nous exposent nos modèles agricoles intensifs.
Ils présentent deux points communs majeurs : tous deux sont des rouages essentiels à notre modèle agricole actuel, notamment en agriculture conventionnelle. Pourtant, les alertes scientifiques concernant leurs dangers se multiplient sans qu’un réel plan de sortie et d’accompagnement des agriculteurs ne voie le jour.
L’étude de l’Anses est une preuve supplémentaire qu’il faut impérativement réinterroger nos modèles agricoles et les orienter vers des modèles plus durables, afin de protéger notre santé et notre biodiversité. À la Fondation, nous travaillons depuis des années sur des solutions concrètes et viables pour les agriculteurs, en particulier pour un soutien renforcé aux pratiques alternatives, par exemple en fléchant mieux les aides de la PAC, ou en proposant un conseil agronomique gratuit, national et permettant d’orienter les agriculteurs dans leurs changements de pratiques.
En attendant des changements en profondeur, des solutions existent à court terme pour limiter et réduire notre exposition au cadmium, notamment en :
- Diversifiant son alimentation et réduisant sa consommation de produits à base de blé (pains, pâtes, céréales du petit déjeuner) ou de pommes de terre, en les remplaçant par des légumineuses (pois chiches, haricots, lentilles…).
- Privilégiant des aliments issus de l’agriculture biologique, puisque les teneurs en cadmium sont moindres en moyenne dans ces aliments.
- Évitant des aliments ultra-transformés, ce type de produits contenant plus souvent des matières premières à risque et des teneurs plus élevées en cadmium du fait des procédés industriels.
- Lavant et épluchant les légumes : comme pour les pesticides, laver et éplucher ses fruits et légumes permet de réduire une partie des résidus de métaux lourds présents en surface des aliments.
- Faisant évoluer les pratiques agricoles afin de recourir à d’autres types de fertilisants. Sans un changement de stratégie de fertilisation, le cadmium ne cessera de s’accumuler dans nos sols et donc, dans notre alimentation.
- Poursuivant et renforçant la surveillance de la contamination des denrées alimentaires pour mieux réduire les risques d’exposition de la population.
- Abaissant les seuils tolérés de cadmium dans les engrais phosphatés, comme l’ont déjà fait d’autres pays européens (la Finlande ou la Slovénie par exemple).
- Éliminant le cadmium des engrais les plus consommés (procédé de decadmiation d'acide phosphorique qui n’engendrerait qu’un surcoût d’à peine 2 à 3 € à l’hectare selon l’INRAE)
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