L'eau est un bien commun : elle fait pousser ce que nous mangeons autant qu'elle alimente nos rivières et nos nappes. En France, l'agriculture consomme 61 % de l'eau — un chiffre qui interroge à mesure que le changement climatique bouscule le cycle de l'eau. Idées reçues, chiffres mal connus, débats parfois vifs… La Fondation vous propose de faire le point, sereinement, sur ce qui relie l'eau et l'agriculture et sur les solutions pour préparer l'avenir.
L'agriculture est-elle une grande consommatrice d'eau ?
En France, l'agriculture représente 11 % de l'eau prélevée mais 61 % de l'eau réellement consommée, c'est-à-dire celle qui ne retourne pas au milieu naturel. (Source : SDES – Eau France, données 2023).
Eau prélevée, eau consommée : une distinction essentielle
Si l'on s'intéresse à l'eau prélevée dans les rivières et les nappes phréatiques, l'agriculture « ne représente » que 11 % du total des prélèvements en France, loin derrière la production d'énergie et la consommation des foyers (respectivement 45 % et 18 %). Mais cette eau prélevée est, dans les faits, largement restituée dans les milieux naturels : en 2023, 83 % de l'eau prélevée en France métropolitaine (hors canaux et hydroélectricité) a été restituée aux milieux naturels. L'eau qui sert à refroidir une centrale électrique, par exemple, retourne d'où elle vient.
Pour avoir une idée réelle de l’impact de nos activités sur notre ressource en eau, il est préférable de s’intéresser à l’eau réellement consommée, autrement dit celle qui ne retourne pas à la nature.
Sur ce critère, l'agriculture arrive largement en tête des secteurs les plus consommateurs : elle représente à elle seule 61 % de l'eau consommée en France, devant la production d'eau potable (24 %), le refroidissement des centrales électriques (11 %) et l'industrie (4 %).
Mais cette consommation peut varier d’un bassin à l’autre : la consommation agricole atteignant jusqu’à 83 % en Adour-Garonne, 58 % en Loire-Bretagne, tandis que la part de l’eau potable est prédominante en Seine-Normandie (52 %).
À quoi sert l'eau consommée par l'agriculture ?
Presque exclusivement à l'irrigation, c'est-à-dire à l'arrosage des cultures pour lesquelles les apports naturels, notamment la pluie, ne suffisent pas à assurer la croissance de la plante. L'eau utilisée est absorbée par les plantes ou s'évapore lorsque celles-ci transpirent.
Pourtant, seule une exploitation agricole sur cinq a recours à l'irrigation en France : en 2020, 1,8 million d'hectares ont été irrigués, soit à peine 7 % de la surface agricole utile (SAU) du pays.
En France, 7% des surfaces agricoles utiles consomment donc à elles-seules 61% de toute l’eau consommée dans le pays !
Quelles cultures consomment le plus d'eau ?
Parmi les cultures les plus gourmandes, trois concentrent l’immense majorité de la consommation :
- le maïs ensilage (38%)
- le blé (12%),
- certains fruits et légumes (9%, notamment les fraises et les melons)
Or le maïs à ensilage est principalement destiné à l'alimentation animale, et non à la consommation humaine. Notre utilisation de la ressource en eau contribue donc surtout à nourrir les animaux — une incohérence que la Fondation pointe depuis de nombreuses années déjà -.
Le changement climatique affecte par ailleurs directement la disponibilité et le cycle de l'eau. En modifiant la fréquence et l'intensité des précipitations, il fragilise une agriculture qui dépend majoritairement de l'eau de pluie. Des solutions d'adaptation existent — mais toutes ne se valent pas.
Peut-on adapter l'agriculture au changement climatique ?
D'après l'Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement (INRAE), les leviers d'adaptation sont nombreux et reposent sur l'agroécologie. Les chercheurs recommandent notamment la diversification des cultures — par exemple en développant les cultures d'hiver, au moment où les précipitations sont plus fréquentes — et le recours à des variétés tolérantes à la sécheresse l'été. La transformation des systèmes agricoles, en s'appuyant sur la biodiversité, permet aussi de limiter les impacts directs du changement climatique : protection des sols et de leur capacité de rétention de l'eau, implantation de haies en bordure des parcelles. Ces principes sont au cœur du programme « Bien manger pour sa santé et la planète » de la Fondation.
Les bassines sont-elles une solution au manque d'eau ?
L'INRAE alerte sur les risques que les bassines font peser sur l'équilibre des cycles naturels de l'eau. Remplies l'hiver, elles réduisent la recharge des nappes qui soutiennent les cours d'eau l'été, avec en outre des pertes importantes par évaporation.
Qu'est-ce qu'une bassine ?
Une bassine — ou retenue de substitution — est une réserve d'eau artificielle à ciel ouvert, remplie en hiver par pompage dans les nappes phréatiques ou les cours d'eau, afin d'irriguer les cultures en été.
Pourquoi les bassines déséquilibrent le cycle de l'eau ?
En temps normal, l'eau circule entre une mise en réserve l'hiver, grâce à la pluie, et une « vidange » l'été qui alimente les cours d'eau. Les bassines viennent bousculer cet équilibre : elles se remplissent en hiver, au moment même où la nature reconstitue ses réserves souterraines. Il reste alors moins d'eau pour recharger les nappes, or ce sont précisément ces nappes qui soutiennent les rivières l'été. À grande échelle, c'est donc tout l'équilibre des bassins versants qui risque d'être altéré, sans compter l'eau perdue par évaporation dans ces grandes retenues à ciel ouvert.
Le recours à ce type d'ouvrage pourrait créer un effet rebond : au lieu de réduire la dépendance des systèmes agricoles à l'eau, il renforcerait la dépendance à des cultures inadaptées au changement climatique.
L'irrigation ne sera possible ni pour toutes les surfaces ni pour toutes les cultures. Le changement climatique appelle à la fois à adapter l'agriculture et à optimiser l'irrigation, en garantissant un partage juste et démocratique de ce bien commun.
Où en sont les débats politiques sur l'eau et l'agriculture ?
Discuté depuis plusieurs semaines à l'Assemblée nationale puis au Sénat, le projet de loi d'urgence pour la protection et la souveraineté agricoles entend modifier en profondeur les règles qui encadrent les usages de l'eau en France, en particulier pour l'agriculture. Le texte issu du Sénat, adopté début juillet, multiplie les reculs sur la protection et le partage de la ressource. Parmi eux :
- un objectif de doublement du stockage de l'eau d'ici 2035, c'est-à-dire la construction de nouvelles bassines sur l'ensemble du territoire, qui accentueraient la consommation et l'accaparement de la ressource par une minorité de fermes ;
- un accès prioritaire à l'eau pour les agriculteurs et de nombreuses mesures facilitant leurs prélèvements, y compris en période de restriction ;
- un affaiblissement de la définition, et donc de la protection, des zones humides, notamment en assouplissant les régimes de restauration en cas d'impact lié à un projet agricole ;
- une mise à mal de la gouvernance de l'eau, en renforçant la représentation agricole dans les instances de dialogue au détriment des collectivités et des autres usagers ;
- un amoindrissement de l’encadrement des pratiques agricoles (usage de pesticides) sur les zones de captage d'eau potable.
Ces mesures s'ajoutent à d'autres reculs tout aussi problématiques, en particulier la réautorisation de certains pesticides néonicotinoïdes interdits de longue date en raison de leurs impacts sur la santé et la biodiversité — notamment les pollinisateurs — ou encore la facilitation de l'installation d'élevages intensifs.
La position de la Fondation
La Fondation défend un modèle fondé sur l'agroécologie pour rendre l'agriculture résiliente face au changement climatique. Mobilisée depuis la publication du texte pour en améliorer les dispositions réellement bénéfiques au monde agricole — notamment sur le revenu et la protection contre la concurrence déloyale — elle appelle, au vu de sa teneur finale, au rejet et au retrait du projet de loi.
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