Décryptage

Hausse du prix de l’énergie : quelles causes et solutions ?

Publié le 04 novembre 2021 , mis à jour le 10 novembre 2021

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Les prix des énergies s’envolent. Pour 79 % des Français les factures d’énergie représentent une part importante des dépenses de leur foyer. 20 % déclarent même avoir souffert du froid pendant au moins 24h chez eux [1]. Cette crise de l’énergie fragilise davantage les ménages plus vulnérables. Quelles sont les causes de cette flambée des prix et quelles solutions à court et moyen terme ?

L’origine de cette crise : notre addiction aux énergies fossiles

Dans nos vies, le pétrole et le gaz sont partout. Leurs fluctuations de prix, historiques, font peser d’importants risques sur nos économies, dopées à ces carburants abondants et polluants. 

Si la hausse récente du prix du pétrole et du gaz est très impressionnante, entraînant avec elle la hausse du prix de l’électricité, elle n’est pas une exception historique. Les augmentations récentes font suite à une baisse tendancielle des prix de l’énergie depuis 10 ans : en observant l’évolution des prix depuis 2011 et en intégrant l’inflation, le niveau de prix actuel des carburants est similaire à celui de l’avant-crise COVID (2019-février 2020), et inférieur au niveau atteint en 2012. Une telle baisse ne pouvait pas être durable...

Quelles sont les principales causes de cette hausse des prix des énergies ?

  • Une reprise économique plus rapide que prévue, notamment en Asie, boostée par les plans de relance étatiques en réponse à la crise du Covid-19. Ces derniers n’ont pas eu comme objectif prioritaire de transformer l’économie vers une économie bas-carbone ;
  • Des stocks de gaz trop bas en Europe à cause d’un hiver anormalement long (le mois d’avril 2021 a été le plus froid depuis 20 ans en France) ;
  • Des incidents techniques (blocages du canal du Suez, incidents dans les terminaux gaziers européens) ;
  • Des tensions entre la Russie et l’Europe : la Russie refusait jusqu’à fin octobre d’augmenter ses exportations de gaz vers l’Europe. L’objectif ? Que l’Union européenne accepte de mettre en service le gazoduc Nordstream 2, qui fait l’objet de vives oppositions au sein de l’UE pour des raisons climatiques et géopolitiques ;
  • La hausse du prix du gaz et des autres énergies fossiles a aussi un impact sur le prix de l’électricité. En effet, même si nous produisons peu d’électricité à partir de ces énergies en France, nous sommes connectés par des câbles électriques avec nos voisins européens pour assurer l’équilibre du système électrique et notre sécurité d’approvisionnement. Ce réseau électrique a régulièrement besoin d’aller chercher de l’électricité là où elle est produite, pour partie par des centrales au charbon ou au gaz. Plus les prix du gaz augmentent, plus le coût marginal de l’électricité produite par des centrales au gaz augmente, or c’est ce paramètre qui détermine le prix de l’électricité sur les marchés.

A noter que la hausse récente du prix des quotas européens de CO2 joue assez peu sur la hausse du prix de l’électricité : ces quotas représentent moins de 20% des coûts marginaux de production d’une centrale à gaz.

Quelles conséquences sur nos factures ?
  • Pour le gaz : +37 % par kWh entre janvier 2019 et octobre 2021 (hors abonnement), et quasiment +100 % par rapport à juin 2020. L’augmentation de facture de gaz peut ainsi dépasser 500€ sur l’année pour un ménage chauffé au gaz[2]...
  • Pour les carburants : +33,6% depuis janvier 2021 pour le gazole et +32% pour l’essence SP98.
  • Pour l’électricité : l’impact sur les factures de la hausse du prix de l’électricité sur le marché de gros reste faible, en raison de la faible importance du prix de marché dans la construction du tarif réglementé et de la décision gouvernementale de limiter la hausse annoncée pour février 2022 à 4 % au lieu de 12 %.

Une mesure d’urgence nécessaire : augmenter le chèque énergie à +700€ pour les ménages les plus vulnérables

Pour venir en aide aux ménages en difficulté, le gouvernement a annoncé une série de mesures constituant selon lui un “bouclier énergétique” : une “indemnité inflation” de 100€, une hausse de 100€ du chèque énergie en décembre et un gel des tarifs réglementés. Cependant, pour la FNH, ces mesures ne sont pas suffisantes. Voici pourquoi :

  • L’indemnité inflation et la hausse du chèque énergie sont des mesures intéressantes car ciblées sur les personnes qui en ont besoin. Toutefois, les montants fixés par le gouvernement sont loin d’être suffisants pour compenser la hausse des prix des énergies, dont on a vu qu’elle pouvait atteindre 500€ par an rien que sur le gaz ! L’indemnité est envoyée aux personnes gagnant moins de 2 000€ nets par mois (soit 38 millions de personnes). La hausse du chèque énergie est proposée aux ménages dont le revenu fiscal annuel de référence est inférieur à 10 800€ (soit 5,8 millions de ménages) ; les deux aides sont cumulables. Avec plusieurs ONG dont la Fondation Abbé Pierre et le Réseau Action Climat, la Fondation Nicolas Hulot soutient la mise en place d’un chèque énergie d’au moins 700 € sur l’année, ciblé sur les personnes précaires. 
  • Le gel des tarifs réglementés du gaz à leur niveau d’octobre 2021 consiste à lisser sur toute l'année 2022 la charge financière que représente cette hausse pour les ménages, maintenant de facto des prix élevés sur une période assez longue, et ce, même si le prix du gaz redescend en 2022. Et surtout, c’est une mesure générale, ni ciblée ni proportionnelle aux besoins des ménages précaires, en particulier ceux qui avaient déjà du mal à payer des factures.
  • Les baisses de taxes énergétiques ne sont pas un instrument de politique publique efficace ni juste, car elles diluent les aides auprès de tous les ménages, y compris les plus aisés, au lieu de cibler les ménages qui en ont le plus besoin. Ainsi, la seule baisse de la taxe intérieure sur la consommation finale d’électricité (TICFE), annoncée par le gouvernement en octobre 2021, représente un coût pour l’Etat de 4 à 6 milliards d’euros. Les aides iront de 30€ à 125€, en fonction du type de chauffage, alors qu’avec 6 milliards d’euros, les 5,8 millions de bénéficiaires du chèque énergie auraient pu recevoir 1000€ de plus, selon l’IDDRI. Ces baisses de taxes sont en outre des décisions très difficiles à inverser en cas de baisse des prix des énergies.
3500000
de ménages en France vivent en situation de précarité énergétique
1000
euros c’est la prime qui aurait pu être versée aux 5,8 millions de ménages bénéficiaires du chèque énergie pour la même enveloppe budgétaire que les baisses de taxes sur l’électricité
Comment financer ces aides publiques d’urgence ?
  • Par une redistribution des rentes exceptionnelles des producteurs d’énergie : Les grands gagnants de cette crise sont les producteurs d’énergies fossiles et d’électricité conventionnelle (centrales électriques gaz ou nucléaire). EDF, par exemple, pourrait bénéficier de 6 milliards d’euros de profits supplémentaires. Quant aux producteurs d’électricité renouvelable, ils n’en profitent pas [3] - la hausse des prix de l’électricité réduit toutefois les subventions que l’Etat doit leur verser. Il semble donc logique de poser la question de leur juste contribution au financement public des aides pour les personnes les plus impactées par ces hausses du prix des énergies, via l’instauration d’une taxe temporaire sur leurs rentes exceptionnelles. L’Espagne a ouvert la voie, comptant capter 2,6 milliards d’euros à reverser aux ménages.
  • Par un fléchage des recettes publiques additionnelles tirées de cette crise : hausse des revenus tirés de la TVA sur les tarifs du gaz en augmentation (2 milliards d’euros d’après l’IDDRI), hausse des dividendes perçus par l’Etat actionnaire d’EDF, ainsi que la hausse du produit de la vente des quotas de CO2 sur le marché carbone européen

Accélérer aujourd’hui la transition énergétique pour pouvoir nous émanciper des énergies fossiles demain

Lors des chocs pétroliers de la fin du XXe siècle, la France n’a pas anticipé les crises futures : elle a développé le nucléaire mais n’a cessé d’empiler les nouvelles consommations énergétiques. Ainsi, le gaz et le pétrole constituent toujours les deux tiers de l’énergie que nous consommons, ils s’ajoutent à l’électricité. Le nucléaire (70% de la production électrique française) représente ainsi moins de 20% de l’énergie consommée en France. Conséquence : pour atteindre la neutralité carbone, la France va devoir diviser ses consommations énergétiques par deux ou plus d’ici 2050.

Ainsi, au-delà d’une aide d’urgence ciblée, le gouvernement doit accélérer - plutôt que ralentir - le cap de la transition énergétique et mettre en place des mesures structurelles pour aider chacune et chacun d’entre nous à réduire durablement nos dépenses énergétiques et pour asseoir l’indépendance énergétique européenne. La France doit notamment :

Accélérer la rénovation énergétique performante des logements

La baisse de notre consommation énergétique permettra d’alléger notre vulnérabilité face aux fluctuations de prix des énergies et de lutter contre le changement climatique. Comme le soutenait la Convention citoyenne pour le climat, financer la rénovation énergétique performante des logements et la rendre obligatoire lors des achats de maison, des changements de locataires ou des ravalements de façade d’immeuble doit être une priorité pour réduire l’exposition des ménages aux hausses de prix des énergies. A commencer par les presque 5 millions de passoires thermiques. Pour cela, une multiplication par quatre, au moins, des financements publics à la rénovation doit avoir lieu, afin d’accroître les aides publiques et arriver à un reste-à-charge proche de zéro pour les ménages modestes. 

Ce n’est pas le choix de ce gouvernement, dont la politique maximise le nombre de demandes Ma Prime Rénov’ portant sur des gestes isolés, apportant peu de gains énergétiques. Selon un rapport officiel d’évaluation de “France Relance”, le plan de rénovation énergétique “n’a pas conduit à soutenir les projets les plus efficients du point de vue des économies d’énergie à long terme”.

Pourquoi Ma Prime Rénov’ ne suffira pas pour mettre fin aux passoires énergétiques ?

Développer les énergies renouvelables

Déployer les énergies renouvelables, c’est privilégier des énergies qui sont moins exposées à la volatilité des prix et ainsi protéger les citoyens et les entreprises. La France dispose du deuxième gisement de vent européen et d’un des plus importants gisements solaires en Europe. 

Dans un rapport qui fera date, intitulé “Futurs énergétiques 2050”, RTE (le gestionnaire du réseau de transport d’électricité), propose 6 scénarios énergétiques à 2050, permettant de nous affranchir des énergies fossiles et de parvenir à la neutralité carbone dans la production d’électricité :

  • D’ici 2050, la consommation d’électricité augmentera de 20 à 75% selon les scénarios, quand la consommation totale de toutes les formes d’énergie, elle, baissera de plus de 40% avec la sortie des énergies fossiles,
  • En 2050, le nucléaire fournira de 0% à 50% de la consommation électrique. 
  • Les énergies renouvelables deviendront donc, quoi qu’il arrive, le principal pilier de notre production électrique, pour atteindre la neutralité carbone et remplacer à terme nos vieux réacteurs nucléaires. Ainsi, toutes les promesses politiques de moratoire sur les énergies renouvelables, et en particulier sur l’éolien, sont au mieux de la démagogie, ou au pire des appels au “black out” électrique ou bien à la relance des émissions de gaz à effet de serre.
  • Quel que soit le scénario choisi, le coût des bouleversements à opérer dans notre système électrique restera maîtrisable. Le coût de production d’électricité devrait ainsi augmenter de seulement 15% environ à horizon 2050, en sachant que parallèlement, la France économiserait massivement sur les importations de pétrole pour les voitures, ou de gaz pour les chaudières.

Investir dans les transports en commun et les mobilités actives

Pour nous affranchir progressivement mais sûrement des évolutions de prix des carburants, il est essentiel de promouvoir les modes de transports alternatifs à la voiture individuelle, notamment à travers :

  • l'augmentation du fonds vélo à hauteur de 500 millions d’euros par an,
  • le renforcement des investissements publics en faveur du transport ferroviaire et en particulier dans les lignes du quotidien et les services de RER métropolitains,
  • le lancement d’un nouveau programme d’investissement pour soutenir le développement de l’offre de transports en commun,
  • la baisse de la TVA à 5,5 % sur les transports collectifs terrestres.

Aider les ménages à opter pour les modes de déplacement les moins polluants et à passer à l’électrique

A court terme, la FNH défend la création d’une super-prime à la conversion de 7 000€ pour les ménages les plus modestes avec un objectif de zéro reste à charge pour l’achat d’un véhicule électrique. Elle défend aussi la prime pour les modes alternatifs à la voiture, et en premier lieu à l’achat d’un vélo cargo.

En complément, nous appelons la France à se rallier, comme est en train de le faire l’Allemagne, à l’objectif proposé par la Commission européenne pour une production 100% véhicules 0 émission d’ici 2035.

Et la hausse de la taxe carbone, mise en pause avec les Gilets Jaunes, est-ce une solution ?

La hausse des prix ravive la question, d’autant plus que la Commission européenne propose de mettre en place après 2026 un marché carbone dédié aux carburants et aux sources fossiles de chauffage (fioul, gaz naturel).

En France, la pause opérée fin 2018 pour répondre au mouvement des Gilets Jaunes sur la hausse de la taxe carbone était justifiée dans la mesure où aucune politique de redistribution et d’accompagnement des ménages n’était prévue. Alors faut-il reprendre la hausse ou abandonner l’idée ? Ni l’un ni l’autre. Un changement d’approche doit être envisagé lorsque cela concerne les individus, ménages et petites entreprises. Car donner un prix aux émissions de CO2 peut aussi passer par d’autres moyens. 

Pour les carburants par exemple, si l’objectif est que plus aucune voiture n’utilise d’énergie fossile en 2045 ou en 2050, alors la priorité est de ne plus construire de nouvelles voitures émettrices de CO2. La fin de vente de ce type de véhicules (hybrides compris) en 2035 comme le propose la Commission européenne permettrait de faire un très grand pas en avant. Ici la norme permet deux choses :

  • pousser les constructeurs pour produire des véhicules moins polluants ;
  • faire porter en priorité sur ceux qui ont les moyens d’acheter un véhicule neuf la responsabilité de préparer l’arrivée massive de véhicules électriques sur le marché de l’occasion.

D’autres politiques de mobilité durable permettront par ailleurs de donner la liberté au plus grand nombre, même loin des centre villes, de ne pas toujours utiliser ou posséder de voiture. Ici la taxe carbone aurait alors moins le rôle de moteur de transformation que de corde de rappel à moyen terme pour limiter les fluctuations à la baisse des prix des carburants et rendre irréversible le changement.

Sources

1- Baromètre énergie-info 2021 du Médiateur de l’énergie

2- Andreas Rüdinger, IDDRI, octobre 2021

3-  Les soutiens publics à l’éolien et au solaire prennent la forme soit d’un tarif d’achat (un prix garanti), soit d’un mécanisme de stabilisation des prix (pour les projets récents). Lorsque le prix de marché de l’électricité dépasse celui du prix garanti, les producteurs doivent reverser à l’État les montants perçus en trop. Par exemple, les lauréats d’un appel d’offres à 60€/MWh doivent reverser 20€/MWh à l’Etat si le prix de l'électricité est de 80€/MWh comme aujourd’hui. L’Etat récupère ainsi des centaines de millions d’euros, qui peuvent servir à financer les aides versées aux ménages.

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