En vingt ans, la consommation de poulet par habitant a doublé en France. Pourtant, plus d’un poulet sur deux consommé est aujourd’hui importé. Pour inverser la tendance, la filière française prévoit 2 200 nouveaux poulaillers et 2,8 milliards d’euros d’investissements d’ici 2035. Mais à quel prix, et avec quelles garanties ?
Dans une nouvelle étude réalisée avec le soutien technique du BASIC, la Fondation pour la Nature et l’Homme (FNH) questionne ce pari de la filière française : produire toujours plus pour reconquérir notre souveraineté alimentaire. En analysant les flux commerciaux européens et le rôle des grands groupes industriels, elle montre que notre dépendance aux importations ne tient pas seulement aux volumes produits, mais aussi aux règles d’un marché dominé par la recherche du prix le plus bas. Pour la FNH, retrouver notre souveraineté alimentaire exige de sortir de cette course aux volumes : changer les règles du marché, garantir des débouchés aux élevages durables et réorienter ensemble la production et la consommation.
UNE ÉVOLUTION DE LA CONSOMMATION QUI A DÉSTRUCTURÉ LE MARCHÉ EN FAVEUR DES IMPORTATIONS
En vingt ans, la consommation de poulet par habitant a doublé en France. Elle a aussi drastiquement changé, moins de 15 % du poulet consommé l’est aujourd’hui sous forme entière et plus d'un poulet sur deux consommé est importé. Mais derrière le « un poulet sur deux importé », la réalité est complexe :
En 2025, la France a consommé plus de 1,7 million de tonnes de poulet, en a produit environ 1,2 million mais en a tout de même importé plus de 900 000 tonnes ! Comment expliquer ce paradoxe ? Un élément de réponse : parce que la France peine à répondre, à des prix compétitifs, à la demande croissante de filets de poulets et de produits transformés, les industriels, distributeurs et restaurateurs trouvant auprès de fournisseurs européens une offre particulièrement compétitive.
D'où vient réellement ce poulet importé ?
Dans son rapport, la FNH met d’abord en lumière quatre grandes « plaques tournantes » européennes : la Pologne, la Belgique, les Pays-Bas et l'Allemagne. Ces pays structurent un marché européen du poulet où le poulet circule pour être élevé, abattu, découpé, transformé ou réexporté dans des pays différents selon l’attractivité du coût de production. Le pays depuis lequel la viande arrive en France n'est donc pas nécessairement celui où le poulet a été élevé. Et une fois incorporée dans un sandwich, un cordon bleu ou un plat préparé, son origine devient souvent difficile à connaître.
Thomas Uthayakumar, directeur du plaidoyer de la FNH explique : « Le défi français ne se résume donc pas à produire davantage de poulets. Il s'agit aussi de répondre à la demande de filets et de produits transformés, face à des concurrents européens particulièrement compétitifs.»
UNE NOUVELLE COURSE AUX VOLUMES SANS GARANTIE DE SUCCÈS
2 200 nouveaux poulaillers, 2,8 milliards d'euros d'investissements : la filière française mise gros pour reconquérir son marché d'ici 2035. Son ambition : ramener la part des importations à environ un tiers de la consommation nationale.
Dans son rapport, la FNH explique pourquoi ce choix est loin d’être garanti :
- Gagner la course au poulet le moins cher sera difficile, voire impossible. La Pologne bénéficie par exemple de coûts de main-d'œuvre inférieurs, d’une surface agricole utile plus étendue, tandis que plusieurs pays européens ont pris une avance considérable dans la modernisation de leurs abattoirs et usines de transformation. Le plan 2035 prévoit certes 800 millions d'euros d'investissements industriels. Mais aligner les coûts de production du système productif français sur ceux de l’appareil productif polonais n'est ni réaliste ni souhaitable, et nos concurrents continueront eux aussi d'investir.
- Une course à la compétitivité-prix qui ne nous affranchira pas des importations, d'autant que la filière anticipe une consommation atteignant 30 kg par habitant en 2035 : même si ses objectifs étaient atteints, près d'un poulet sur trois resterait importé.
- Le coût de cette course encore supportée par les éleveurs déjà endettés. Quatre groupes industriels — LDC, Terrena, Plukon et Moy Park — concentrent 70 à 80 % de la production française de poulet. Dans cette filière fortement intégrée, ils pèsent sur les choix de production et les débouchés, tandis que les éleveurs financent souvent leurs bâtiments. Or, sur les 2,8 milliards d'euros annoncés, 1,4 milliard concerne les bâtiments d'élevage, soit plus de 600 000 euros par poulailler en moyenne. Qui assumera le risque financier de cette nouvelle course aux volumes, et avec quelles garanties de débouchés ?
Et la facture environnementale ? Davantage de poulets, c'est davantage d'aliments à produire, de ressources à mobiliser et d'effluents à gérer. Alors que l'aviculture dépend déjà fortement des protéines importées, notamment du soja, cette trajectoire pourrait accentuer les dépendances aux intrants et à l'énergie, les pressions sur l'eau et l'air, ainsi que les vulnérabilités aux canicules et aux crises sanitaires.
Pourtant, les documents publics étudiés ne présentent aucun bilan consolidé de ces besoins supplémentaires, de leurs impacts environnementaux ni des investissements nécessaires pour les maîtriser. Comment engager 2,8 milliards d'euros dans cette transformation sans en évaluer pleinement les coûts et les risques ?
Pour Thomas Uthayakumar, directeur du plaidoyer de la FNH : "À quoi bon produire toujours plus si les grands acheteurs continuent de faire jouer la concurrence au poulet le moins cher d’Europe ? Parce que la souveraineté alimentaire ne se gagnera pas à coups de nouveaux poulaillers, il est temps de changer les règles du marché, de garantir des revenus aux éleveurs et d’investir dans une production moins intensive et plus durable."
CHANGER LES RÈGLES DU MARCHÉ : LES PROPOSITIONS DE LA FNH POUR METTRE LES INDUSTRIELS, LES DISTRIBUTEURS ET L'ÉTAT FACE À LEURS RESPONSABILITÉS
Pour la FNH, produire davantage ne suffira pas : encore faut-il changer les pratiques de ceux qui achètent et commercialisent le poulet. La grande distribution illustre cette contradiction : vitrine du poulet français dans ses rayons de volaille fraîche, elle commercialise aussi des nuggets, sandwichs ou plats préparés contenant du poulet importé, parfois sans indication précise de son origine. Un produit fabriqué en France n'est pas nécessairement fabriqué avec du poulet français.
- La FNH appelle à rendre obligatoire la transmission des pays d'élevage et d'abattage jusqu'aux produits transformés, au-delà des mentions génériques « UE ». Une transparence qui pourrait aussi amener les industriels à revoir certains approvisionnements. La loi du 18 août 2026 constitue une première avancée à concrétiser, mais cette ambition doit également être portée au niveau européen.
- Il faut garantir des débouchés aux productions durables, car rendre les origines visibles ne suffira pas : Dès 2017, la filière s'engageait à développer le bio et le Label Rouge, notamment en découpes et en restauration. Pourquoi ne pas donner davantage de moyens à cette ambition, plutôt que miser principalement sur de nouveaux volumes standards ? Les industriels, distributeurs, grossistes et restaurateurs doivent s'engager sur des achats pérennes et des prix rémunérateurs.
- L'État doit prendre ses responsabilités. Alors que les lois agricoles récentes facilitent le développement des capacités de production, les objectifs EGalim d'approvisionnement durable et biologique restent loin d'être atteints dans de nombreuses cantines. La commande publique doit devenir un véritable débouché pour les filières de qualité.
La FNH appelle ainsi à réorienter les investissements vers la désintensification des élevages, le bio, le Label Rouge et la modernisation des outils industriels, tout en faisant évoluer notre alimentation vers moins de poulet, moins de produits ultra-transformés et davantage de protéines végétales, sans accroître notre dépendance aux importations.
L'article vous a été utile pour mieux comprendre cette actualité ?
Pour approfondir le sujet