Décryptage

Nucléaire, énergies renouvelables, flambée de prix… 3 questions à Alain Grandjean

Publié le 09 décembre 2021

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Les questions liées à l’énergie ont fait les unes des médias ces dernières semaines et certains candidats à l’élection présidentielle se sont positionnés sur ces questions. Alain Grandjean, membre du Haut Conseil pour le Climat et président de notre Fondation, nous apporte son éclairage sur la question.

© DK creativ

Flambée des prix de l’énergie : la transition énergétique annonce-t-elle une énergie durablement chère ?

C’est la hausse du prix des énergies fossiles (gaz, pétrole et charbon) qui est la principale responsable de la flambée de nos factures énergétiques, y compris d’électricité, du fait du fonctionnement actuel du marché de l’électricité. La bonne nouvelle, c’est que la transition énergétique doit justement permettre à la France de s’affranchir d’ici 2050 des énergies fossiles importées, tout permettant de remplacer les centrales nucléaires arrivant en fin de vie. Si l’on réussit la transition énergétique, le coût de l’énergie deviendra plus prévisible car il ne dépendra plus de facteurs très variables comme c’est le cas aujourd’hui pour les énergies fossiles. De plus, notre facture liée à l’importation d’énergies fossiles chutera drastiquement. En ce qui concerne les coûts de production en France, la hausse sera modérée : par exemple pour l’électricité, dont la consommation va augmenter, cette hausse ne devrait pas dépasser 15% d’ici 2050, selon RTE. Il faudra établir des mécanismes adaptés pour que cette maîtrise des coûts de production se retrouve dans les prix à la vente, les deux étant aujourd’hui dissociés.

60%
de l’énergie utilisée en France est d’origine fossile (40% de pétrole, 20% de gaz naturel et 1% de charbon)

RTE a récemment publié un rapport, largement commenté dans les médias, sur les différents scénarios énergétiques possibles pour atteindre la neutralité carbone en 2050…. Quels sont les principaux enseignements de ce rapport ?

Le principal enseignement du rapport du Réseau de transport d'électricité, mais aussi des rapports de l’Agence internationale de l’énergie, de l’OCDE, de l’Ademe et de l’association négaWatt, c’est que faire des économies d’énergie à tous les niveaux est une condition sine qua non pour atteindre nos objectifs climat et nous permettre de réduire d’au moins 40% notre consommation d’énergie d’ici 2050. Cela demande de mettre en place des politiques accrues d’efficacité énergétique, dans le logement et l’industrie notamment, mais aussi des politiques d’accompagnement et de régulation pour lutter contre les gaspillages et promouvoir la sobriété énergétique.

40%
de réduction d’énergie consommée d’ici 2050, c’est l’objectif fixé par la Stratégie nationale bas carbone

Le deuxième enseignement, c’est que les énergies renouvelables vont devenir le premier pilier de notre approvisionnement en électricité, et ce, quel que soit le scénario choisi. Les centrales nucléaires existantes vont devoir fermer tôt ou tard et, même dans un scénario de relance du nucléaire, le plus fort développement sera du côté des énergies renouvelables qui constitueront, selon RTE, entre 50 et 100% de notre électricité en 2050. Les candidats à l’élection présidentielle qui prétendent lutter contre le changement climatique tout en opérant un moratoire sur l’éolien portent des propositions dangereuses pour notre sécurité d’approvisionnement électrique.

Le troisième enseignement, c’est que non seulement il est possible de produire 100% de notre électricité grâce aux énergies renouvelables, mais que cela peut être fait à un coût comparable aux scénarios de relance du nucléaire. Des marges de manœuvre et une baisse des coûts supplémentaires peuvent être obtenues grâce à des actions de sobriété énergétique telles que le télétravail, la baisse de la température de chauffage à domicile, le développement des alternatives à la voiture.

Scénario de RTE : attention à une analyse partielle qui conduirait à des décisions trop hâtives

Emmanuel Macron a annoncé le 9 novembre dernier la construction de six nouveaux EPR “pour pouvoir payer notre énergie à des prix raisonnables et ne pas dépendre de l’étranger”: Quelle est votre vision ?

Les politiques publiques et les investissements énergétiques qui seront menés au cours des prochaines années nous engageront pour 100 ans. Ils posent des risques financiers, industriels, budgétaires, d’organisation du territoire, qui toucheront nos enfants et nos petits-enfants. La moindre des choses serait que l’on prenne le temps d’en débattre démocratiquement. C’est d’ailleurs la recommandation de la Commission nationale du débat public, organisme d’Etat peu connu dont le métier est d’organiser des débats entre citoyens sur les choix politiques, de manière transparente et participative. Un bon moment pour organiser ce débat serait au second semestre 2022, une fois les tensions de la campagne présidentielle passées.

Il paraît en outre évident qu’avant d’engager des dizaines et des dizaines de milliards d’euros d’argent public dans de nouveaux réacteurs de type EPR, la filière nucléaire française devrait démontrer que ces réacteurs fonctionnent. Or aujourd’hui, aucun EPR ne fonctionne en Europe. L’EPR de Flamanville, qui n’a toujours pas été mis en service, a 11 ans de retard et coûtera 4 fois plus cher que prévu, sans compter les frais de financement. C’est aussi le cas pour un réacteur finlandais. Dans l’unique centrale EPR en fonctionnement dans le monde, en Chine, un réacteur vient d’être arrêté pour cause de fuites radioactives...

Quoi qu’il en soit, un nouvel EPR ne produira sans doute pas d’électricité avant 2040 ; d’ici là, la priorité absolue est à l’accélération des énergies renouvelables, clé de voûte de la décarbonation de l’électricité, et à l’amplification des indispensables économies d’énergie.

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