Décryptage

Les pesticides, le problème n°1 de la disparition de la biodiversité

Publié le 01 mars 2022 , mis à jour le 02 mars 2022

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Très bon vulgarisateur, et prof captivant à en croire ses élèves, Pierre-Henri Gouyon a le sens de la formule et s’exprime sans détour. Ingénieur agronome de formation, titulaire entre autres d’une thèse en écologie et d’un DEA en philosophie, professeur au Muséum National d’Histoire Naturelle depuis 2005, Pierre-Henri rejoint notre Fondation il y a 16 ans. Il en devient vite l’un des piliers. Rencontre avec cet expert du vivant qui a fait de la lutte contre les pesticides son principal combat.

Une collaboration de longue date

Répondant à l’appel d’Hélène Leriche, alors conseillère scientifique et responsable biodiversité à la FNH, Pierre Henri Gouyon rejoint le comité de veille écologique de la FNH en 2006 en tant qu’expert pour participer à la rédaction du « pacte écologique ». Un programme d’actions ambitieux qui identifie clairement 10 objectifs écologiques prioritaires dans tous les domaines (économie, énergie, agriculture, préservation des terres, transport, fiscalité, biodiversité, santé, recherche et politique internationale) et propose des mesures concrètes et rapides à mettre à œuvre pour les atteindre. « Un moment très fort dans la vie de la Fondation », se souvient-il, une révolution même puisque le pacte écologique a su inviter l’écologie dans le débat public imposant aux candidats à la présidentielle de s’engager à agir.

Pierre-Henri Gouyon se souvient notamment de Ségolène Royal qui, reprenant une des propositions concrètes du pacte, s’était engagée à nommer un « vice-premier ministre pour l’écologie ». Et de Nicolas Sarkozy qui, aussitôt après son élection, les convoque, lui et une dizaine d’autres experts pour organiser ce qui deviendra le Grenelle de l’Environnement.

Initiateur et 1er président du Conseil scientifique de la FNH

Pierre-Henri Gouyon revient, sans l’éluder, sur ce moment difficile qu’il a vécu au sein de la Fondation : une période où les climato-sceptiques contestent le bien-fondé de toutes les théories concernant le réchauffement climatique. Claude Allègre, à la tête de la Fondation Écologie d’Avenir (hébergée à l’Académie des sciences) en est le plus virulent représentant, accusant le comité de veille écologique de la FNH d’être « un peu léger » et questionnant sa légitimité à produire des études sérieuses. Un constat qui relève davantage de considérations politiques et d’intérêts contraires au bien commun pour ce fervent défenseur des OGM et dont la Fondation citée plus haut ne compte qu’un seul écologiste dans ses rangs.

Prenant la critique à contre-pied, la FNH va dissoudre le comité de veille écologique. Amandine Lebreton, directrice plaidoyer et prospective, et sa prédécesseur Marion Cohen, Pierre-Henri Gouyon évoque cette mue et la constitution du conseil scientifique comme sa plus importante contribution au sein de la Fondation. Il assure la présidence de cette nouvelle entité et propose que ce conseil « se monte avec des scientifiques reconnus et incontestables », dont le contenu des travaux sera vérifiable, chiffré et inattaquable.

Aujourd’hui, après Dominique Bourg et Alain Grandjean, c’est Marie-Anne Cohendet qui préside ce conseil toujours constitué d’une trentaine de scientifiques couvrant l’ensemble des disciplines (sciences de la matière et du vivant, sciences sociales et humaines) dont les compétences et la complémentarité des savoirs permet à la Fondation de produire des dossiers de fond sur les sujets clés de l’écologie et de proposer des feuilles de routes à destination des décideurs politiques pour opérer la transition écologique. Pierre-Henri accompagne régulièrement la FNH dans son action pour réduire l’utilisation des pesticides qu’il considère comme premiers responsables de la disparition de la biodiversité.

Son combat aujourd’hui : les pesticides

"Le problème numéro 1, c’est les pesticides" assène t-il, "il faut maintenir la biodiversité dans les champs, et pas seulement dans les bois !". Si ses recherches en biologie évolutive n’étaient pas spécifiquement centrées sur cette problématique auparavant, Pierre-Henri Gouyon reconnaît se focaliser aujourd’hui sur les pesticides, réfutant l’argument multifactoriel asséné par tous les marchands de doute à l’œuvre pour détourner l’attention des vraies causes de l’effondrement de la biodiversité.

Depuis qu’il en a fait son combat, Pierre-Henri Gouyon n’a de cesse d’alerter sur le préjudice irréversible que sont la réduction de la biomasse et la disparition des écosystèmes. Sa contribution au dernier rapport de notre Think Tank « Réduction des pesticides en France « pourquoi un tel échec ? », publié en Février 2021, a été capitale. À l’étude factuelle et chiffrée du rapport - seul 1% des financements publics alloués aux acteurs de l’alimentation (soit 23,2 milliards d’euros), est destiné à réduire l’usage des pesticides – il apporte un éclairage expert sur l’indéniable responsabilité de notre modèle agricole et sur l’effet majeur des pesticides dans la crise de la biodiversité, loin devant la cause climatique.

Invité à représenter la FNH dans le cadre d’un débat sur les pesticides lors du congrès de l’UICN le 4 septembre dernier, Pierre-Henri Gouyon est ainsi revenu sur la notion même de biodiversité.

Réduction des pesticides : 1 % des financements publics est réellement efficace

« Pourquoi une telle diversité existe-t-elle dans le monde vivant » ?

Il s’agit d’une des conséquences du fonctionnement évolutif du monde vivant découvert par Darwin et qui constitue le centre des recherches de Pierre-Henri Gouyon. Le problème, nous explique-t-il, c’est que nous sommes programmés culturellement pour percevoir le monde vivant comme créé une fois pour toutes : le mythe de l’équilibre. Il démontre ainsi que la biodiversité est au contraire une dynamique constante, sculptée par l’apparition et l’extinction de nouveautés au sein même des lignées évolutives et qu’elle ne peut être un équilibre stable. Au contraire, c’est si on tente d’en arrêter le mouvement qu’on provoque sa chute, image à l’appui du vélo qui tombe s’il n’est pas en mouvement !

Un préambule qui remet en perspective l’importance capitale de changer nos pratiques agricoles en luttant avant toute chose contre l’homogénéisation des plants et des semences qui retirent toute résistance aux cultures et, de ce fait, obligent à l’emploi de doses de plus en plus démentielles de pesticides (majoritairement fongicides, insecticides et herbicides).

Ces derniers, en agissant sur le fonctionnement de base des champignons (moisissures), des insectes et des plantes, sont toxiques pour l’ensemble du vivant, d’autant qu’ils sont systématiquement utilisés en prévention (semences enrobées) et non plus au cas par cas. Les pesticides sont ainsi la première cause de l’effondrement de la biodiversité suivis par la destruction des milieux et la surexploitation. Loin devant les changements climatiques et les espèces invasives. Pour illustrer son propos Pierre-Henri Gouyon avance un chiffre éloquent : 75% de la biomasse des insectes a disparu en trente ans dans les zones protégées en Europe.

« Maintenir la diversité est crucial »

Pourquoi ? Les enjeux sont diffus, moins facilement perceptibles que ceux du climat qui produisent des phénomènes extra-ordinaires au vrai sens du terme : canicule, sécheresse, inondation, tempête… Pourtant les conséquences n’en sont pas moins dramatiques, alerte Pierre-Henri Gouyon. Déjà, l’effondrement de la biodiversité se traduit par des maladies émergentes comme la maladie de Lyme et sans doute le COVID. En gros, si nous éliminons toutes les formes de vie sauf nous et les espèces qui nous sont utiles, toutes les maladies du monde se concentreront sur ces espèces et les catastrophes sanitaires et agronomiques se succéderont. Nous les combattrons à grand renfort de chimie ce qui ne fera qu’accentuer le problème…

« La perte de diversité des plants représente un risque majeur de voir apparaître des épidémies très destructrices menaçant la production alimentaire, et pouvant provoquer de réelles famines. » prévient-il encore. La diversité au contraire résout le problème puisque la nature sélectionne les individus résistants ce qui assure la pérennité des populations.

Et les solutions existent : produire des semences paysannes et remettre en œuvre une dynamique de la diversité dans les agro-systèmes, le grand drame étant la dépendance de l’agriculture vis-à-vis des lobbies de l’industrie chimique et biotechnologique, ainsi que la scission entre l’élevage et la culture. Et pour finir sur une note positive, rappelons qu’il est plus facile d’agir rapidement en éliminant les pesticides que de compter sur les effets de la reforestation qui prend des années…

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